Communiqué de Classe contre classe, 26 avril 2026.
Jan Talpe, membre fondateur de la Ligue Communiste des Travailleurs de Belgique, section belge de la Ligue International des Travailleurs â QuatriĂšme Internationale, est dĂ©cĂ©dĂ© ce 23 avril Ă lâĂąge de 92 ans.
NĂ© en 1933 en Belgique au sein dâune famille catholique, il a dĂ©cidĂ© dĂšs son plus jeune Ăąge de consacrer sa vie Ă la prĂȘtrise. Il Ă©tudie la physique et la thĂ©ologie et part au BrĂ©sil, comme missionnaire, engagĂ© par l’archevĂȘque de SĂŁo Paulo pour enseigner le catĂ©chisme. Le pays Ă©tait alors sous la dictature de Castelo Branco, un chef d’Ă©tat-major de l’ArmĂ©e de terre, formĂ© aux USA, qui avait renversĂ© le prĂ©sident Goulart avec lâaide de la CIA en avril 1964. Goulart qui Ă©tait simplement progressiste (il avait augmentĂ© le salaire minimum). Sous le rĂ©gime militaire, qui a durĂ© jusquâen 1985, des dizaines de milliers de personnes ont Ă©tĂ© dĂ©tenues, une grande partie torturĂ©e, 9 000 personnes ont Ă©tĂ© assassinĂ©es et 10 000 forcĂ©es Ă l’exil. Câest pour lutter contre cette dictature que Carlos Marighella a quittĂ© le Parti communiste brĂ©silien pour organiser la rĂ©sistance armĂ©e.

Jan Talpe a Ă©tĂ© bouleversĂ© par la misĂšre et lâoppression des masses brĂ©silienne. Il sâest politisĂ© au contact des Ă©tudiants brĂ©siliens, sâest ouvert au marxisme et sâest engagĂ© dans la lutte des opprimĂ©s. Il a Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© en 1969 et emprisonnĂ© pendant six mois. Une forte campagne menĂ©e en Belgique et Ă lâĂ©chelle internationale a permis dâobtenir sa libĂ©ration.
Il a rompu avec l’Ăglise, a organisĂ© la solidaritĂ© avec les exilĂ©s politiques puis est retournĂ© en AmĂ©rique latine. Il s’est rendu au Chili aprĂšs avoir rencontrĂ© la compagne de sa vie et mĂšre de ses enfants, qui participait Ă des actions contre la dictature de Pinochet. Il s’est ensuite installĂ© en Argentine oĂč il a adhĂ©rĂ© ou courant trotskiste de la LIT-QI, avant de revenir en Europe.
Les divergences qui nous séparaient de Jan Talpe étaient plus nombreuses que pùquerettes en mai.
Mais Jan Talpe a été un combattant résolu et dévoué de la classe ouvriÚre.
CâĂ©tait aussi une belle personne, modeste, drĂŽle et solidaire.
On le retrouve tout entier dans son message dâadieu :
« Chers camarades de lutte,
Mon Ă©tat de santĂ© se dĂ©tĂ©riore de jour en jour, au point quâil mâest de plus en plus difficile de rester en vie. Jâai dĂ©cidĂ© de partir. Et je vous dis adieu avec le sourire.
Un sourire dâavoir pu vivre. Vivre, comme lâun des 300 millions de mammifĂšres dotĂ©s de capacitĂ©s cognitives, sur une planĂšte oĂč cette espĂšce est menacĂ©e de disparition â comme les dinosaures ont disparu il y a quelques dizaines de millions dâannĂ©es â si lâon ne met pas fin Ă cette calamitĂ© qui consiste Ă concentrer le confort des biens de consommation entre les mains dâune infime minoritĂ© disposant Ă sa guise des moyens de les produire, au lieu de favoriser le dĂ©veloppement de ces derniers pour fournir des biens de consommation toujours plus nombreux et de meilleure qualitĂ© Ă lâensemble des humains de la planĂšte. Un sourire dâavoir pu participer Ă la lutte pour faire face Ă cette calamitĂ©.
Avec ma mĂšre, j’ai appris Ă faire du bien Ă mon prochain, mais sans comprendre qui fait le mal. Et sans comprendre pourquoi il y a des « bons » et des « mauvais » voisins, selon l’endroit oĂč ils sont nĂ©s ou selon les parents qui leur ont Ă©tĂ© assignĂ©s. Les « mauvais » Ă©taient ceux qui volaient le travail des « bons ».
Au cours de ces neuf dĂ©cennies â ou du moins depuis lâĂąge oĂč, autour de moi, on disait « il peut dĂ©jĂ sâhabiller tout seul » jusquâĂ ce quâon commence Ă dire « il peut encore sâhabiller tout seul » â, jâai appris que les « mĂ©chants » lâĂ©taient parce quâils maltraitaient les « gentils », et quâil y avait une lutte entre les mĂ©chants et les gentils. Jâai appris Ă choisir mon camp dans cette lutte. Je me suis ralliĂ© aux « bons » pour affronter les « mĂ©chants ». Et au cours de ces luttes, jâai eu lâoccasion de rencontrer des gens qui ont su mieux mâexpliquer ce que câest que « maltraiter ».
Jâai appris que « lutte de classe » nâest pas un gros mot. Jâai appris quâ « il y a des bourgeois et des prolĂ©taires ».
J’ai choisi mon camp. J’ai Ă©tudiĂ© ce que cela impliquait, Ă partir de ce qu’un certain Karl et son ami Friedrich, puis Vladimir Ilitch et Lev Davidovitch ont expliquĂ©, et de ce qu’ils ont fait en participant activement Ă cette lutte. Et aujourd’hui, Ă la veille de devoir mettre un terme Ă cette vie de lutte, je suis fier de m’ĂȘtre comportĂ© pendant des dizaines d’annĂ©es de maniĂšre essentiellement cohĂ©rente avec cela, conscient de mes faiblesses.
Un sourire parce que, pendant un demi-siĂšcle, jâai pu ĂȘtre accompagnĂ© par Loli, la mĂšre de mes enfants, avec son combat dĂ©vouĂ© et sans relĂąche, aux cĂŽtĂ©s de ces prolĂ©taires, contre ces bourgeois.
Camarades de lutte, aujourdâhui, 20 avril 2026, je vous lĂąche la main, avec un grand sourire. »
