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De la stratégie

Définition

Le terme est d’origine militaire, il dĂ©signait la conduite des armĂ©es pour gagner une guerre au moyen de batailles victorieuses. Il se distinguait de la tactique qui dĂ©signait la conduite des forces armĂ©es pour gagner une bataille.

Le concept de stratĂ©gie s’est gĂ©nĂ©ralisĂ© et dĂ©signe une conduite de moyens (politique, Ă©conomique, etc.) pensĂ©e et menĂ©e pour atteindre un objectif Ă  long terme de la maniĂšre la plus sĂ»re et Ă  moindre coĂ»t.

Elle implique dĂšs lors une utilisation rationnelle de ses propres moyens, avec la dĂ©finition de prioritĂ©s, et donc de choix, et donc de renoncements. C’est une rĂšgle gĂ©nĂ©rale : on ne peut pas ĂȘtre partout au maximum de ses forces. Mais cette rĂšgle est particuliĂšrement importante pour les forces rĂ©volutionnaires quand elles sont faibles, quand leurs moyens sont limitĂ©s.

Elle implique aussi la capacitĂ© Ă  faire jouer les forces et mĂ©canismes sociaux existants dans le sens de l’objectif.

Pour rĂ©sumer, nous dirons que notre stratĂ©gie est la voie par laquelle, Ă  partir des conditions sociales, Ă©conomiques et politiques actuelles, nous pensons devoir passer pour atteindre l’objectif de la rĂ©volution sociale. Pour donner une image, si notre objectif est d’aller Ă  Londres, cela implique, puisque nous partons de Bruxelles, de se diriger vers l’Ouest, s’apprĂȘter et se donner les moyens de traverser la Manche de maniĂšre sĂ»re, etc.

Quand nous parlons de stratĂ©gie rĂ©volutionnaire, nous parlons donc de stratĂ©gie menant Ă  la rĂ©volution et non pas simplement de plan Ă  long terme pour les rĂ©volutionnaires. Ainsi, les processus d’autonomisation, de constitution de ZAD, etc. ne sont pas en soi une stratĂ©gie rĂ©volutionnaire. Ils peuvent l’ĂȘtre, mais ils peuvent aussi en ĂȘtre le contraire: une dĂ©marche de vie en dehors ou Ă  cĂŽtĂ© du systĂšme.

Crise stratégique

Pour filer la mĂ©taphore du voyage Ă  Londres, un·e observateur·ice de la gauche radicale aujourd’hui serait stupĂ©fait·e de voir certain·e·s partir pour Londres en allant vers l’Est parce que cette direction leur est plus agrĂ©able, d’autres discuter sans fin pour dĂ©terminer si ce qui reprĂ©sente mieux l’idĂ©al londonien est Soho ou Kensington, d’autres rester au bord de la Manche par peur de l’eau, d’autres rester assis·e·s Ă  Bruxelles en attendant que Londres vienne toute seule, d’autres prĂ©coniser de prendre la diligence et le bateau Ă  vapeur parce que c’est ainsi que Marx s’est rendu Ă  Londres, d’autres enfin vivre Ă  Bruxelles comme s’ils et elles Ă©taient dĂ©jĂ  Ă  Londres en parlant anglais et en buvant du thĂ©. Ce n’est mĂȘme pas que nous avons des stratĂ©gies diffĂ©rentes, c’est qu’il y a depuis longtemps chez nous, dans la gauche radicale en Belgique, une absence de vraie rĂ©flexion stratĂ©gique, ce qui engendre soit des orientations stĂ©rĂ©otypĂ©es, soit pas d’orientation du tout : une militance au jour le jour.

MĂȘme notre organisation qui s’est constituĂ©e prĂ©cisĂ©ment autour de la volontĂ© de stratĂ©giser est bien en-deçà des exigences. Au sommet de l’arrogance, nous pourrions tout au plus dire que nous sommes parmi les borgnes au pays des aveugles.

Ce document n’a pas pour but de transmettre notre propre proposition de stratĂ©gie rĂ©volutionnaire, mais plutĂŽt de partager une sĂ©rie de rĂ©flexions autour de cette notion. C’est une invitation Ă  rĂ©flĂ©chir collectivement sur ce thĂšme, et la proposition de quelques jalons dans cette direction.

Principes de la stratégie révolutionnaire

Une stratĂ©gie rĂ©volutionnaire a des principes spĂ©cifiques qui la distingue, par exemple, des stratĂ©gies militaires classiques. Ces principes peuvent se rĂ©sumer en quatre primautĂ©s :

La premiĂšre primautĂ© est celle de l’humain sur le matĂ©riel. La force d’une initiative rĂ©volutionnaire tient dans ses membres et dans le tissu de ses relations sociales. Et cela quantitativement et qualitativement : avoir davantage de membres, amĂ©liorer la qualification de ses membres, avoir davantage de liens Ă  la classe (directement par des contacts, mais aussi indirectement par son rayonnement, par sa notoriĂ©tĂ© et sa rĂ©putation, etc.), et des liens de plus en plus Ă©troits. À chaque stade du processus rĂ©volutionnaires, lorsque les personnes sont rĂ©unies en quantitĂ© et qualitĂ©, les moyens matĂ©riels se trouvent aisĂ©ment. Il est facile Ă  un groupuscule de 10 personnes d’avoir un local et un webmĂ©dia, etc. Il est facile Ă  un groupe de 100 personnes d’avoir des pĂŽles spĂ©cialisĂ©s de propagande, d’autodĂ©fense, etc. Il est facile Ă  une organisation de 1000 personnes d’avoir accĂšs, par la compĂ©tence de ses membres et surtout son rĂ©seau de sympathisant·e·s complices, Ă  absolument tout ce qui est nĂ©cessaire Ă  la lutte : Ă©quipements, savoir-faire, informations, etc. Les seules conditions relĂšvent des qualitĂ©s politiques des membres et des sympathisant·e·s : dĂ©termination, dĂ©vouement, crĂ©ativitĂ©, qualification, etc.

La deuxiĂšme primautĂ© est celle de l’idĂ©ologique sur le politique. La qualitĂ© des personnes doit avant tout ĂȘtre idĂ©ologique. Autrement dit la primautĂ© du rapport au monde sur l’analyse. Une stratĂ©gie rĂ©volutionnaire ne peut ĂȘtre pensĂ©e et mise en oeuvre que par des personnes ayant une position de classe, un esprit et une morale rĂ©ellement collectives, une hostilitĂ© fonciĂšre envers le capitalisme et son systĂšme. L’étude des thĂ©ories politiques, de l’économie, de la sociologie, de l’histoire du mouvement etc. est essentielle pour donner Ă  cet engagement une orientation productive, pour Ă©viter que la subjectivitĂ© n’amĂšne Ă  des choix inadĂ©quats. Mais sans solides bases idĂ©ologiques, ces connaissances peuvent mĂȘme se retourner contre la dynamique rĂ©volutionnaire avec l’apparition de directions trĂšs savantes mais reproduisant les mĂ©canismes de domination, et/ou trouvant des biais pour concilier les thĂ©ories rĂ©volutionnaires avec des pratiques confortablement rĂ©formistes. La lutte rĂ©volutionnaire est une lutte Ă  mort : c’est soit la destruction de l’ennemi et de son systĂšme, soit notre destruction. Elle est par ce fait appelĂ©e Ă  des escalades de la violence et nĂ©cessite non seulement de l’intelligence, mais aussi de la dĂ©termination, un haut sens du collectif, de l’esprit de sacrifice, et d’autres qualitĂ©s relevant du facteur idĂ©ologique.

La troisiĂšme primautĂ© est celle du politique sur les pratiques (y compris, au besoin, militaires). C’est la politique qui dĂ©termine le choix des formes de lutte, des mĂ©thodes, de leurs point d’application, de leur intensitĂ©, etc. Pas les hĂ©ritages, pas les dispositions subjectives, mais les rĂ©sultats politiques escomptĂ©s. Cela implique aussi un souci constant de vĂ©rification: la pratique est le critĂšre de vĂ©ritĂ© – nous y reviendrons. Cela implique enfin qu’aucune mĂ©thode, aucun front de lutte, aucune forme organisationnelle, n’est a priori exclue. L’histoire enseigne que dans les phases de son dĂ©veloppement, un processus rĂ©volutionnaire utilise toutes ou presque toutes les formes de lutte, et en tout cas il ne s’en interdira aucune.

La quatriĂšme primautĂ© est la primautĂ© de l’intĂ©rieur sur l’extĂ©rieur. Cette primautĂ© a une double application:
– D’abord la primautĂ© de ce qui se passe dans notre classe par rapport Ă  ce qui se passe dans les autres classes. C’est d’abord notre classe que nous devons comprendre dans sa complexitĂ©, c’est d’abord dans notre classe que nous devons dĂ©velopper notre influence et nos ramifications. Une stratĂ©gie rĂ©volutionnaire a ce souci constant du lien Ă  la classe, quelle que soit sa forme de lutte principale. En raison de cette primautĂ©, nous ne nous soucions pas que les mĂ©dias du rĂ©gime nous vomissent et que la petite-bourgeoisie se dĂ©tourne de nous en raison de nos choix, pourvu que les Ă©lĂ©ments avancĂ©s de la classe s’y retrouvent.
– Ensuite la primautĂ© de ce qui se passe dans notre aire de lutte (gĂ©nĂ©ralement dans notre pays, mais cela peut ĂȘtre une aire spĂ©cifique infranationale ou transnationale) sur ce qui se passe en dehors. Il faut naturellement ĂȘtre vigilant·e Ă  ce qui se passe en dehors, penser une stratĂ©gie dans son environnement gĂ©opolitique, assumer ses responsabilitĂ©s d’internationalistes, etc. mais le cƓur du travail des rĂ©volutionnaires est celui qu’ils et elles effectuent Ă  l’intĂ©rieur de leur aire socio-politique.

L’analyse stratĂ©gique

Deux choses sont certaines dans un projet stratĂ©gique: le point de dĂ©part (la situation actuelle) et l’objectif (la rĂ©volution sociale).

L’analyse stratĂ©gique se fonde :

1) Sur une conception des lois gĂ©nĂ©rales historiques qui rĂ©gissent l’évolution des sociĂ©tĂ©s. Cette analyse impacte dĂ©jĂ  la dĂ©finition de l’objectif car tout n’est pas historiquement possible, tout n’est pas qu’affaire de dĂ©sir et de volontĂ©.

2) Sur l’analyse de la sociĂ©tĂ©, et donc sa composition de classe, ses contradictions, sa situation socio-Ă©conomique, ses caractĂ©ristiques idĂ©ologiques, et tout cela dans l’intelligence du fait que ces facteurs sont en Ă©volution.

3) Sur le rapport entre les forces révolutionnaires et forces réactionnaires.

La stratĂ©gie doit ĂȘtre la plus efficiente possible: avoir les meilleurs rĂ©sultats au plus bas coĂ»t (si des sacrifices sont requis, ils doivent ĂȘtre nĂ©cessaires).

Sur base de tout cela, l’analyse stratĂ©gique doit dĂ©finir :

1) Les Ă©tapes et conditions menant Ă  l’objectif de la rĂ©volution
2) Les tactiques Ă  choisir
3) Les moyens à réunir
4) Les alliances Ă  nouer
5) Les moyens de parer aux initiatives de l’ennemi qu’il est possible d’anticiper
6) Les grands axes

Il faut comprendre les moyens au sens le plus large, avec des moyens matériels et immatériels.

Les principaux moyens sont :

1) Les militant·e·s et sympathisant·e·s révolutionnaires, tant sur le plan qualitatif que quantitatif.
2) L’organisation du camp rĂ©volutionnaire, sa capacitĂ© Ă  agir de maniĂšre intelligente, efficace et coordonnĂ©e.
3) L’attraction et l’influence du projet rĂ©volutionnaire sur la classe.

Quant aux alliances, elles sont de deux natures : stratĂ©giques (celles qui vont courir jusqu’à la rĂ©volution) et tactiques (celles qui sont conjoncturelles, celles qui sont passĂ©es avec des forces qui pourraient devenir ennemies Ă  une autre Ă©tape du processus).

On peut dĂ©finir comme axes stratĂ©giques les thĂ©matiques/terrains qui, sur le long terme, permettent d’assurer le dĂ©veloppement des forces adĂ©quates (dĂ©terminĂ©es, antagoniques, qualifiĂ©es, etc.) au processus rĂ©volutionnaire et comme choix tactiques les combats particuliers oĂč ces axes se concrĂ©tisent.

Sont stratĂ©giques les questions qui ont le double caractĂšre d’ĂȘtre intrinsĂšquement liĂ©es au capitalisme et d’attenter directement, d’une maniĂšre ou d’une autre, Ă  l’existence des masses (exploitation, oppression, paupĂ©risation, subordination, dĂ©gradation du cadre de vie, obstruction Ă  l’accĂšs des biens et services, etc.).

Parmi les axes stratĂ©giques principaux :

1) Les conditions de vie socio-Ă©conomiques des masses, les contradictions gĂ©nĂ©rĂ©es par le mode de production capitaliste et l’accaparement de la richesse socialement produite par la bourgeoisie
2) Les oppressions systémiques de genre
3) L’internationalisme, la lutte contre l’impĂ©rialisme, le chauvinisme et le racisme
4) L’écologie
5) La guerre

Limites, flexibilité et vérification

L’analyse stratĂ©gique doit ĂȘtre consciente de ses limites: il est impossible de faire un plan qui sera exĂ©cutĂ© exactement comme prĂ©vu.

D’abord parce que d’autres forces ont aussi, sinon une stratĂ©gie, du moins une action politique qu’il est impossible d’anticiper dans le dĂ©tail.

Ensuite parce que les processus historiques sont complexes et que, dans une société en crise, des phénomÚnes se produisent qui peuvent surprendre tout le monde.

Enfin, le processus rĂ©volutionnaire n’est pas linĂ©aire, il y a des avancĂ©es et des reculs, des Ă©vĂ©nements qui soudainement accĂ©lĂšrent ou paralysent le dĂ©veloppement.

S’il fallait prendre l’image du jeu d’échecs, nous pouvons imaginer que nous jouons, comme l’ennemi, avec des piĂšces qui, soudainement, imprĂ©visiblement, pourraient devenir plus fortes ou plus faibles que prĂ©vu.

Et pourtant, malgrĂ© cette dimension imprĂ©visible, avoir une stratĂ©gie est la seule chance de gagner. C’est aussi pour cela qu’il faut, tant que possible, se donner les moyens de la vĂ©rification. Sommes-nous sur la bonne voie ? Si le chemin que nous avons choisi vers des objectifs intermĂ©diaires ne nous rapproche pas de ces objectifs, il faut questionner l’itinĂ©raire choisi et pas seulement se dire : « nous n’avons pas marchĂ© assez Ă©nergiquement dans cette voie Â».

Ces vĂ©rifications sont difficiles Ă  faire parce que les objectifs les plus importants sont souvent inquantifiables (par exemple : la popularitĂ© du projet rĂ©volutionnaire dans la classe), mais elles doivent ĂȘtre faites autant que possible.

La stratégie est déjà une force

Avoir une stratĂ©gie solide est une condition pour mener Ă  bien un processus rĂ©volutionnaire, mais le simple fait d’avoir une stratĂ©gie peut devenir une force en soi.

C’est dĂ©jĂ  vrai au niveau de l’organisation: avoir une stratĂ©gie claire permet un gain de motivation et de cohĂ©sion, cela protĂšge de l’activisme et des routines militantes dĂ©bilitantes et Ă©puisantes.

C’est aussi vrai au niveau le plus large. En effet, une des difficultĂ©s pour les forces rĂ©volutionnaires est que la proposition rĂ©volutionnaire rencontre dans la classe une absence d’intĂ©rĂȘt qui doit pour beaucoup au fait qu’elle parait irrĂ©aliste. Un rapport de force initial tellement dĂ©favorable, et les Ă©checs historiques du passĂ© (dont la portĂ©e est exacerbĂ©e et dramatisĂ©e par la pression idĂ©ologique et culturelle de la bourgeoisie) contribuent Ă  ce sentiment.

Une partie de la gauche peut vivre avec cela, celle qui fait de l’engagement politique une façon de vivre offrant en soi sa satisfaction, ou celle qui n’est que la gauche du systĂšme. Mais pour les masses exploitĂ©es, opprimĂ©es et humiliĂ©es, en raison des trahisons et dĂ©sertions des forces hĂ©gĂ©moniques de la gauche, Ă  commencer par les partis et les syndicats, l’inexistence d’une proposition rĂ©volutionnaire crĂ©dible a des effets dĂ©lĂ©tĂšres. La premiĂšre rĂ©ponse qui s’offre alors aux masses est celle de la dĂ©brouille individuelle ou de la crĂ©ation de rĂ©seaux solidaires Ă  l’échelle de la famille ou de fractions de communautĂ©s (culturelle, nationale, de voisinage, religieuse
). Et dans les moments de tensions particuliĂšres, toujours faute d’une perspective rĂ©volutionnaire crĂ©dible, les contradictions entre les masses et le systĂšme s’expriment dans des explosions de colĂšre peinant Ă  dĂ©boucher sur une proposition politique – ou dans une permĂ©abilitĂ© Ă  la dĂ©magogique fasciste.

En ce qui concerne ces explosions de colĂšre, il importe ici de souligner que, faute d’avoir une force politique organisĂ©e qui leur est propre, les masses surgissent sur la scĂšne politique de maniĂšre gĂ©nĂ©ralement imprĂ©vue – Ă  l’image des gilets jaunes. Cette imprĂ©visibilitĂ© (dans le moment, la forme, le prĂ©texte et l’expression de ce surgissement) doit d’ailleurs entrer dans l’analyse stratĂ©gique.

En ce qui concerne la menace fasciste, elle s’exprime dans toutes les parties de la classe suivant le mĂȘme schĂ©ma: attribuer Ă  une autre fraction de la classe les responsabilitĂ©s des conditions d’existence dĂ©gradĂ©es. L’expulsion ou l’assimilation/conversion ou le massacre de cette fraction « coupable Â» est alors prĂ©sentĂ©e comme solution aux maux de la sociĂ©tĂ©.

Les contradictions sociales sont Ă  l’Ɠuvre. L’absence d’une perspective stratĂ©gique rĂ©volutionnaire crĂ©dible n’est pas simplement un facteur qui nous empĂȘche d’avancer. C’est un facteur qui nous tire en arriĂšre, qui rend la situation socio-politique toujours plus difficile pour les rĂ©volutionnaires.

À l’inverse, pouvoir exposer une stratĂ©gie crĂ©dible, qui trace un chemin clair vers la rĂ©volution, sans en cacher les difficultĂ©s, c’est dĂ©jĂ  transformer subjectivement le rapport de force.

L’hĂ©ritage stratĂ©gique

Il faut Ă  la fois tout rĂ©inventer et savoir puiser dans le vaste rĂ©pertoire des expĂ©riences rĂ©volutionnaires de l’histoire. C’est ce que nous allons faire briĂšvement dans ce chapitre en posant quelques Ă©tapes de la stratĂ©gie rĂ©volutionnaire.

Valoriser sans critique un modĂšle qui s’est fait Ă©craser aprĂšs quelques mois d’existence n’est pas sĂ©rieux: autant dire que l’on veut ĂȘtre Ă©crasĂ© Ă  notre tour.

Valoriser sans critique un modĂšle qui a, par tel ou tel cĂŽtĂ©, rĂ©ussi, c’est risquer de s’enfermer dans un modĂšle inadĂ©quat.

RĂ©examiner les modĂšles stratĂ©giques du passĂ© nĂ©cessite un effort car, au fil des siĂšcles, se sont posĂ©es des strates diverses: idĂ©alisation des partisan·ne·s, dĂ©nigrement des partisan·ne·s de stratĂ©gies diffĂ©rentes, dĂ©formations mĂ©prisantes ou diabolisantes de l’historiographie bourgeoise, etc.

Ces stratĂ©gies nous arrivent caricaturĂ©es, mais l’examen rĂ©vĂšle qu’elles correspondaient gĂ©nĂ©ralement bien aux caractĂšres sociaux et historiques de leur Ă©poque.

La premiĂšre stratĂ©gie rĂ©volutionnaire combinait le dĂ©veloppement d’une sociĂ©tĂ© secrĂšte et les dispositions insurrectionnelles du peuple. Lorsque la sociĂ©tĂ© secrĂšte est assez puissante et qu’elle analyse que les masses sont prĂȘtes au soulĂšvement, elle provoque le mouvement insurrectionnel, lui fournit des cadres et des plans (assauts Ă  mener, barricades Ă  dresser), aide Ă  ce que l’armĂ©e passe du cĂŽtĂ© du peuple, etc.. Cela correspond Ă  une sĂ©quence historique allant de Babeuf Ă  Blanqui.
Le dĂ©veloppement du prolĂ©tariat industriel a fait naĂźtre une deuxiĂšme stratĂ©gie, celle de la grĂšve gĂ©nĂ©rale insurrectionnelle. Cette stratĂ©gie est liĂ©e Ă  l’absence d’un parti tel que thĂ©orisĂ© par Marx, soit qu’une telle thĂ©orie n’ai pas encore Ă©tĂ© forgĂ©e, soit qu’elle ai Ă©tĂ© rejetĂ©e pour une raison ou une autre. C’est un modĂšle qui a traversĂ© l’histoire de l’entrĂ©e en scĂšne du prolĂ©tariat Ă  l’affirmation de certains courants de l’anarchisme et du syndicalisme rĂ©volutionnaire.

C’est cependant le modĂšle d’organisation double parti-syndicats (parfois triple : parti-syndicats-coopĂ©ratives) qui s’est imposĂ© dans le prolĂ©tariat industriel – celui-ci devenant le centre de gravitĂ© du prolĂ©tariat rĂ©volutionnaire. Les progrĂšs qu’il a remportĂ©s dans la lĂ©galitĂ© ont fait Ă©merger la thĂšse que ce progrĂšs pourrait ĂȘtre soutenu jusqu’à un changement rĂ©volutionnaire de la sociĂ©tĂ© obtenu pour ainsi dire « par dĂ©cret Â». La stratĂ©gie rĂ©formiste s’est ainsi constituĂ©e, qui s’est vite engluĂ©e dans l’embourgeoisement et les trahisons des directions et des appareils.

ConformĂ©ment Ă  l’hĂ©ritage rĂ©volutionnaire qui continuait Ă  avoir comme point de mire l’épreuve de forces avec la bourgeoisie et ses institutions deux autres grandes stratĂ©gies rĂ©volutionnaires s’affirment : la stratĂ©gie de l’action directe, et la stratĂ©gie du parti rĂ©volutionnaire.

La premiĂšre se fonde sur la pratique d’individus ou de petits groupes qui frappaient le systĂšme de diffĂ©rentes maniĂšres (de l’affiche Ă  la bombe) en comptant sur la valeur de l’exemple, en espĂ©rant une contamination.

La seconde, hĂ©ritiĂšre directe du marxisme, se base sur l’organisation des Ă©lĂ©ments les plus conscients et les plus dĂ©terminĂ©s de la classe Ă  l’aide d’un noyau de rĂ©volutionnaires « professionnel·le·s Â», et fait par ce moyen progresser les plus larges masses sur la voie de la conscientisation et de l’organisation. C’est ainsi qu’a Ă©tĂ© dĂ©fini le parti de type lĂ©niniste.

Cette stratĂ©gie avait encore pour point de mire une insurrection, mais Ă  la diffĂ©rence de l’insurrectionnalisme anarchiste, une insurrection solidement prĂ©parĂ©e politiquement, idĂ©ologiquement, organisationnellement et militairement. Ce modĂšle insurrectionnel avait quelques caractĂ©ristiques (il se basait sur les grandes concentrations de prolĂ©taires de l’industrie) et limites (sa rĂ©ussite se basait sur une surprise de plus en plus difficile Ă  obtenir) qui ont amenĂ© Ă  de nouvelles propositions stratĂ©giques.

Celles-ci incorporaient dĂšs les premiers stades du processus un affrontement au pouvoir. La premiĂšre fut la stratĂ©gie de la guerre populaire prolongĂ©e de type maoĂŻste qui divisait le processus rĂ©volutionnaire en trois Ă©tapes : une de guĂ©rilla avec l’amĂ©nagement et le dĂ©veloppement de zones libĂ©rĂ©es dans les campagnes reculĂ©es, une d’équilibre stratĂ©gique, et une d’offensive. Ce modĂšle stratĂ©gique a ensuite Ă©tĂ© dĂ©clinĂ© de diffĂ©rentes maniĂšres (par exemple dans le guĂ©varisme) et reformulĂ© dans les pays dĂ©veloppĂ©s avec une base urbaine et non plus rurale, et avec le dĂ©veloppement de formes de contre-pouvoir clandestin plutĂŽt que des zones libĂ©rĂ©es.

Il y a aussi tout un champ stratĂ©gique basĂ©e sur la crĂ©ation de collectivitĂ©s de vie et de production Ă  cĂŽtĂ© et en-dehors du systĂšme : de la maison Ă  la rĂ©gion (Chiapas…), en passant par des ZAD. Ces espaces devant non pas s’Ă©tendre militairement Ă  la maniĂšre des zones libĂ©rĂ©es maoĂŻstes, mais ce multiplier et se connecter. Ce champ remonte aux premiĂšres colonies anarchistes du 19e et a connu depuis en Europe trois pics avec les expĂ©riences hippies de la fin ’60/dĂ©but ’70, la vague alternative de la fin ’70 dĂ©but ’80, et la vague plus rĂ©cente des ZAD. Ce champ comporte un large Ă©ventail de propositions stratĂ©giques, allant de celle qui donne Ă  ces communes un rĂŽle exclusif, Ă  celles qui les considĂšre comme des bases arriĂšres pour une action dans la sociĂ©tĂ©.

Cet exposĂ© des propositions stratĂ©giques rĂ©volutionnaires est naturellement sommaire (des Ă©numĂ©rations plus complĂštes ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© Ă©crites par ailleurs). Il n’est lĂ  que pour indiquer que nous ne partons certainement pas de zĂ©ro.

La peste du libéralisme

La crise profonde dans laquelle le rĂ©formisme a plongĂ© Ă  partir des annĂ©es ‘80 (jusqu’à un large ralliement Ă  l’économie de marchĂ©), et l’effondrement des propositions socialistes pro-soviĂ©tique et pro-chinoise, ont ouvert un boulevard Ă  plusieurs dĂ©cennies d’offensive idĂ©ologique bourgeoise.

Les valeurs de la bourgeoisie, Ă  commencer par la primautĂ© de l’individu sur la collectivitĂ© (et donc, dans une sociĂ©tĂ© injuste, la protection des privilĂšges du nanti sur le dĂ©muni) se sont gĂ©nĂ©ralisĂ©es.

Les anciennes valeurs collectives issues des expĂ©riences des communautĂ©s prolĂ©tariennes de travail et de lutte ont Ă©tĂ© rĂ©duites presque Ă  nĂ©ant et le « nous Â» a fait la place au « je Â».

Le simple fait de proposer une stratĂ©gie rĂ©volutionnaire, avec ce que cela suppose d’utilisation rationnelle des forces, donc d’organisation, de discipline, d’esprit de sacrifice, etc. heurte de plein fouet le libĂ©ralisme bourgeois qui s’est insinuĂ© partout. Notre organisation n’est pas Ă©pargnĂ©e par le phĂ©nomĂšne. Nous reviendrons sur ce sujet dans un autre texte.

Pas de parole magique

Le discrĂ©dit qui accompagne le projet rĂ©volutionnaire, le fait qu’il existe des dizaines de propositions rĂ©volutionnaires se prĂ©tendant « la seule correcte Â», et un rapport de forces tellement dĂ©favorable font qu’il ne suffit pas d’avoir le bon programme, et de proclamer la « juste ligne Â», pour que ceux-ci soient reconnus et adoptĂ©s.
Cela ne date pas d’hier. Voici des dizaines d’annĂ©es qu’il ne suffit pas d’exposer de bonnes idĂ©es Ă  coups de tracts et d’affiches, pour rallier la classe aux propositions rĂ©volutionnaires, et cela mĂȘme dans les moments les plus favorables Ă  une prise de conscience rĂ©volutionnaire, comme les moments de luttes collectives. La valeur subversive du discours rĂ©volutionnaire est Ă©moussĂ©e par des dĂ©cennies d’échecs et de trahisons.

La seule maniĂšre de lui rendre son crĂ©dit est non seulement d’avoir une proposition stratĂ©gique solide mais aussi de s’engager concrĂštement dans les premiers pas de cette stratĂ©gie en combattant l’ennemi de classe, en dĂ©montrant concrĂštement que l’on peut aller dans le sens d’un changement du rapport de force.

Poser la question rĂ©volutionnaire, c’est non seulement faire une proposition stratĂ©gique, mais c’est aussi adopter une posture et une pratique objectivement et subjectivement antagonistes.

Rîle de l’antagonisme

Par antagonisme, nous entendons une remise en cause immédiate et effective du pouvoir de la bourgeoisie, et donc de ses institutions, de ses lois et de son monopole de la violence.

L’antagonisme passe donc aussi par la violence rĂ©volutionnaire.

Dans la phase d’accumulation des forces, la violence rĂ©volutionnaire ne sert pas Ă  Ă©liminer les biens ou les forces de l’ennemi. L’ennemi est capable de rĂ©parer les dommages plus vite que nous sommes capables d’en faire, et de reconstituer ses forces plus vite que nous sommes capables de les Ă©corner.

Dans cette phase, la violence rĂ©volutionnaire sert Ă  lui ĂŽter son monopole de la violence pour crĂ©dibiliser l’alternative rĂ©volutionnaire.

En ce qui concerne l’impact politico-idĂ©ologique de la pratique rĂ©volutionnaire Ă©galement, les leçons du passĂ© doivent ĂȘtre contextualisĂ©es. Ainsi par exemple, incendier une voiture aujourd’hui est une action dont la radicalitĂ© Ă©quivaut Ă  poser une bombe dans les annĂ©es ‘70 ou hisser un drapeau rouge au 19e siĂšcle.

La violence rĂ©volutionnaire se manifeste de trois grandes maniĂšres : l’affrontement dans la rue (dont le black bloc n’est qu’une des possibilitĂ©s), le sabotage et la lutte armĂ©e.

Il semble y avoir une gradation entre les trois mais les conditions sociales et historiques font que le choix entre elles, leurs dosages et leurs combinaisons varient selon les situations et leur évolution.

Ajoutons aussi que la violence rĂ©volutionnaire n’implique pas automatiquement une stratĂ©gie rĂ©volutionnaire. Et en vĂ©ritĂ©, trĂšs souvent, les pratiques de violence rĂ©volutionnaire relĂšvent de l’expression de subjectivitĂ©s rĂ©volutionnaires, dans des formes ritualisĂ©es, et non de l’application d’une stratĂ©gie.

C’est pour cela que l’hĂ©ritage des luttes antagonistes des annĂ©es ‘70-’80 dans les mĂ©tropoles doit ĂȘtre Ă©tudiĂ©. L’histoire de ces luttes a Ă©tĂ© Ă©crite mille fois, mais les leçons restent Ă  en tirer.
En fait, souvent, on a Ă©crit la petite histoire de ces expĂ©riences pour les enfermer dans l’Histoire et pour ne pas en tirer les leçons. Ces expĂ©riences ont tentĂ© d’apporter des solutions aux problĂšmes qui se posent encore aujourd’hui, comme l’hĂ©gĂ©monie idĂ©ologique des catĂ©gories du rĂ©formisme ou comme un rapport de forces initial trĂšs dĂ©favorable. Leurs dĂ©faites autorisent la « gauche du systĂšme Â», aveugle sur son propre bilan dĂ©sastreux, Ă  condamner ces expĂ©riences en bloc, gĂ©nĂ©ralement en dĂ©formant leur histoire. Leur rĂ©appropriation est pour nous l’occasion de voir ce qui, dans ces expĂ©riences, a fonctionnĂ©, n’a pas fonctionnĂ©, aurait pu fonctionner, etc. pour en tirer les leçons utiles, mais aussi l’occasion de dĂ©fendre l’histoire et l’identitĂ© rĂ©volutionnaires.

Deux phases

Toutes les stratĂ©gies rĂ©volutionnaires peuvent se diviser en deux phases :
– La premiĂšre voit la progression (en dents de scie) des forces antagonistes suite au travail conscient des rĂ©volutionnaires lorsque ceux-ci et celles-ci parviennent Ă  intervenir de maniĂšre pertinente.
– La seconde phase est celle de la crise. Elle ne dĂ©coule presque jamais de la premiĂšre mais d’un Ă©vĂ©nement majeur : crise Ă©conomique, guerre, catastrophe impactant le corps social, ou brusque explosion sociale. Mais ce n’est que si de larges couches du corps social ont, grĂące Ă  la phase prĂ©cĂ©dente, Ă©tĂ© conscientisĂ©es, unies dans une perspective commune, organisĂ©es et aguerries, que la crise peut se rĂ©soudre en rĂ©volution sociale.

Il y a donc un lien fort entre deux phases bien distinctes.

Et c’est le manque de comprĂ©hension de toutes les dimensions de ce lien qui explique la faillite (ou la trahison selon les points de vue) d’une large partie du courant communiste.

Une sous-estimation du lien entre les deux phases a amenĂ© Ă  un processus d’accumulation de forces tout Ă  fait inadĂ©quat Ă  la proposition rĂ©volutionnaire – et finalement contradictoire avec celle-ci.

La volontĂ© de donner un caractĂšre de masse au mouvement a engendrĂ© l’opportunisme: les objectifs et exigences politiques rĂ©volutionnaires ont Ă©tĂ© mises de cĂŽtĂ© au profit de revendications « accessibles Â», « comprĂ©hensibles Â», etc. et cela dans le but d’avoir le plus d’influence politique, d’avoir une presse la plus largement lue, d’avoir le parti le plus massif, d’avoir le plus d’électeur·ice·s et d’élu·e·s, etc. La partie du courant communiste qui a choisi l’opportunisme a rencontrĂ© de grands succĂšs pour les objectifs immĂ©diats qu’elle s’était fixĂ©s, mais ces succĂšs Ă©taient sans intĂ©rĂȘt pour le processus rĂ©volutionnaire.

Non seulement ce travail ne prĂ©parait pas la classe Ă  l’affrontement et Ă  l’auto-organisation, mais elle l’en Ă©loignait, en l’engageant dans des voies qui ne se distinguaient plus en rien du rĂ©formisme le plus plat. Et comme souvent, ce qui Ă©tait la « tactique Â» est devenu la substance mĂȘme de ce courant qui en est venu Ă  envisager une « transition pacifique Â» du capitalisme au socialisme.

La crise révolutionnaire

Une des caractĂ©ristiques de cette crise rĂ©volutionnaire est une sorte de vide du pouvoir. Ce n’est pas que les Ă©tats ou les gouvernements n’existent plus : mais ils semblent ne plus avoir de lĂ©gitimitĂ©, d’autoritĂ©, de « prise Â» sur le corps social qui entre sinon en affrontement ouvert, du moins en dissidence.

Il faut non seulement que les rĂ©volutionnaires aient les moyens de peser dans cette situation, mais d’abord qu’ils et elles la reconnaissent, et ensuite comprennent que le moment est venu d’abandonner les anciennes pratiques d’accumulation des forces pour se jeter Ă  l’offensive.

Le Rojava en offre un exemple. Au dĂ©but de la guerre civile en Syrie, les Kurdes faisaient partie de la rĂ©bellion. Dans le chaos de la guerre civile, le rĂ©gime, affaibli, a fait le choix de concentrer ses forces pour lutter contre ce qui lui semble ĂȘtre Ă  ce stade l’ennemi principal, les diverses milices armĂ©es par les États du Golfe et par l’impĂ©rialisme, qui s’étaient emparĂ©es de grandes villes. Il a donc retirĂ© l’essentiel de ses forces armĂ©es des zones kurdes oĂč un soulĂšvement a Ă©tĂ© dĂ©clenchĂ© le 19 juillet 2012. Le mouvement kurde a reconnu le moment, s’est engagĂ© totalement, a organisĂ© une insurrection foudroyante et installĂ© son systĂšme d’assemblĂ©es locales protĂ©gĂ©es par des milices d’autodĂ©fense.

Le Donbass en offre un contre-exemple. Au printemps 2014, la population du Donbass, russophone, de culture soviĂ©tique, de tradition ouvriĂšre, socialiste et internationaliste a rĂ©agi violemment Ă  l’Euro-Maidan, Ă  l’orientation Ă©conomiquement libĂ©rale et politiquement chauvine de Kiev. Mais les forces progressistes n’ont pas reconnu le moment. Les vingt partis, organisations et syndicats qui formaient le Front du Travail du Donbass ont continuĂ© Ă  adopter une posture politique classique (avec manifestations revendicatives etc.), laissant des aventurier·Úre·s d’abord, des agent·e·s de la Russie ensuite, s’emparer du pouvoir.

Et bien entendu il y a l’erreur inverse, croire que « le moment est venu », jeter ouvertement toutes ses forces dans la lutte insurrectionnelle, alors que les conditions ne sont pas mĂ»res, et finir foudroyĂ© par la rĂ©pression.

Depuis l’affaire royale et peut-ĂȘtre la grĂšve de ’60-61, la Belgique n’a pas encore connu de pareille crise de systĂšme, mais elle en a connu quelques Ă©bauches. L’affaire « Julie et Melissa Â» a Ă©tĂ© l’occasion d’une grande dĂ©fiance populaire envers l’état et le systĂšme et a mis dans la rue de grandes partie de la population qui n’avait pas l’habitude de manifester. La bourgeoisie, le monde politique et judiciaire Ă©taient associĂ©es aux pires formes de prĂ©dations. Cette dĂ©fiance purement idĂ©ologique, qui n’a jamais rĂ©ellement fait le « saut au politique Â», a cependant permis une osmose entre les organisateur·ice·s de la Marche blanche et la lutte des Forges de Clabecq, ce qui confirmait un caractĂšre de classe. La crise du Covid en est un autre exemple. Le premier confinement a aussi Ă©tĂ© le moment d’une grande dĂ©fiance envers l’état et le pouvoir. LĂ  aussi le « saut au politique Â» n’a pas Ă©tĂ© fait et les expressions de la crise ont pris des directions, positives ou nĂ©gatives, autres que rĂ©volutionnaires (support des soignants, complotisme, etc.).

La troisiĂšme phase

S’il est deux phases stratĂ©giques menant au changement rĂ©volutionnaire, ce changement lui-mĂȘme, la construction d’une sociĂ©tĂ© nouvelle, est liĂ© aux phases prĂ©cĂ©dentes.

La maniĂšre dont on mĂšne la lutte rĂ©volutionnaire doit tenir compte des impĂ©ratifs de la construction de la sociĂ©tĂ© nouvelle. Il ne s’agit pas simplement de faire tomber le systĂšme – il faut donner au nouveau les moyens de se rĂ©aliser. C’est dĂšs avant la rĂ©volution qu’il faut dĂ©velopper les forces sociales qui lui permettront de se faire, Ă  commencer par les capacitĂ©s d’auto-organisation de la classe.

Étudier, expĂ©rimenter, partager

Étudier les leçons du passĂ©, c’est savoir en tirer les enseignements sans se laisser enfermer dans des schĂ©mas.

Et cela veut dire : expĂ©rimenter, frayer des voies nouvelles.
AprÚs la vague contre-révolutionnaire de plusieurs décennies, la société a suffisamment changé pour que soit disqualifié tout révolutionnaire qui prétend, avec une absolue certitude, que sa voie est la seule bonne.

Nous devons non seulement vĂ©rifier, par un regard critique, la pertinence de nos choix, mais aussi savoir regarder avec intĂ©rĂȘt et bienveillance les choix faits par les autres rĂ©volutionnaires.

En effet, l’écart est tellement grand entre notre point de dĂ©part et notre objectif, les possibilitĂ©s de bouleversements tellement grandes, que toute proposition stratĂ©gique doit ĂȘtre faite avec prudence et modestie.

En outre, de nombreux paramĂštres existent dans la dĂ©finition d’une stratĂ©gie, et il en rĂ©sulte que plusieurs choix diffĂ©rents peuvent ĂȘtre fondĂ©s.

Pour reprendre l’image du voyage Ă  Londres, nous n’avons pas Ă  imposer un itinĂ©raire prĂ©cis, prĂ©sentĂ© comme seul valable, disqualifiant d’office toute autre proposition. D’abord parce que nous ne sommes pas Ă  l’abri d’une erreur. Ensuite parce que plusieurs chemins mĂšnent Ă  destination et que leur choix dĂ©pend des prioritĂ©s des voyageur·euse·s. Certain·e·s vont privilĂ©gier le confort, d’autres la vitesse, d’autres l’économie, etc. etc. Notre ironie sur les mille maniĂšres de ne pas aller Ă  Londres en prĂ©tendant y aller ne doit pas occulter l’éventail des possibles.

De plus, mĂȘme des propositions d’itinĂ©raire erronĂ©es peuvent contenir des Ă©lĂ©ments pertinents. Ainsi, malgrĂ© une base commune comme l’antagonisme et l’analyse de classe, plusieurs propositions diffĂ©rentes peuvent aller dans le bon sens.

Il ne s’agit pas ici d’éclectisme : toutes les propositions ne sont pas Ă©galement bonnes, mais la situation est telle (incertitude, fragmentation du mouvement) qu’il est certain que plusieurs voies distinctes seront empruntĂ©es en parallĂšle. Autant alors faire en sorte que chacune soit source de force et d’expĂ©rience pour les autres.

Unité différenciée

Chaque force rĂ©volutionnaire, pour ĂȘtre consĂ©quente, doit avoir sa stratĂ©gie, et doit l’appliquer avec la plus grande rĂ©solution.

Mais dans le mĂȘme temps, elle doit accueillir avec intĂ©rĂȘt et bienveillance l’existence d’autres propositions stratĂ©giques, et plus encore, elle doit intĂ©grer ce facteur dans son analyse stratĂ©gique. D’abord et dĂšs que cela est possible, en combinant les projets stratĂ©giques dans le cadre d’unitĂ©s permanentes ou ponctuelles.

Ensuite, lorsque cela n’est pas possible, lorsque les choix sont inconciliables, en limitant tant que possible les points de frictions, en Ă©vitant tant que possible, sans renoncer Ă  sa stratĂ©gie, de gĂȘner la stratĂ©gie d’autrui.

Plusieurs Ă©pisodes historiques du passĂ© ont vu les forces rĂ©volutionnaires s’affronter militairement parce que la stratĂ©gie de l’une entravait la stratĂ©gie de l’autre. Chacune Ă©tant persuadĂ©e que ses choix Ă©taient les seuls valables, que les choix de l’autre menaient Ă  la faillite de la rĂ©volution, le recours Ă  la force armĂ©e semblait lĂ©gitime et  rĂ©volutionnaire. Le mouvement rĂ©volutionnaire a beaucoup perdu du fait de cette logique de « l’ennemi objectif Â» : celles et ceux qui ont Ă©tĂ© battu·e·s, marginalisé·e·s, Ă©liminé·e·s sinon physiquement, du moins comme force politique, bien entendu, mais aussi celles et ceux qui ont vaincu, celles et ceux qui ont imposĂ© leur hĂ©gĂ©monie en affaiblissant le camp rĂ©volutionnaire. Le premier exemple qui vient est celui de la guerre d’Espagne mais, au vrai, cela s’est manifestĂ© dans toutes les rĂ©volutions.

Nous ne disons pas que de tels Ă©pisodes soient toujours Ă©vitables, que ce n’est qu’une question de bonne volontĂ©. Nous disons que, lorsqu’elles sont confrontĂ©es Ă  un mouvement rĂ©volutionnaire hĂ©tĂ©rogĂšne, les forces rĂ©volutionnaires doivent Ă©tablir un Ă©quilibre dynamique entre trois impĂ©ratifs : dĂ©fendre et faire vivre leurs propositions politiques et stratĂ©giques, travailler au plus haut degrĂ© d’unitĂ© possible avec les autres forces, affronter les contradictions au sein du mouvement rĂ©volutionnaire de maniĂšre non antagonique.

Cela implique qu’une force rĂ©volutionnaire ne doit pas simplement avoir une stratĂ©gie, mais elle doit aussi avoir une mĂ©ta-stratĂ©gie qui pense et intĂšgre les autres projets rĂ©volutionnaires. Cette mĂ©ta-stratĂ©gie a ses exigences propres, elle implique non seulement d’accepter que d’autres rĂ©volutionnaires fassent des choix qui rendent nos propres choix plus difficiles, mais d’intĂ©grer ces difficultĂ©s Ă  nos plans.

Le seule critĂšre de reconnaissance mutuelle est que ces autres forces agissent dans le sens d’un affaiblissement de l’ennemi et d’un renforcement du camp du peuple. Il nous faudra alors savoir appliquer cette vieille rĂšgle de stratĂ©gie : « marcher sĂ©parĂ©ment, frapper ensemble Â».

En toute hypothĂšse

Le monde est dans une telle crise sociale, Ă©conomique et Ă©cologique que l’hypothĂšse d’un effondrement civilisationnel devient palpable. L’ancien mot d’ordre « socialisme ou barbarie Â» prend chaque jour un sens plus marquant. Le temps nĂ©cessaire au dĂ©ploiement de la stratĂ©gie rĂ©volutionnaire est mesurĂ© et la courbe de la catastrophe, montant en flĂšche, risque de couper la courbe du dĂ©veloppement rĂ©volutionnaire.

Sans verser dans la collapsologie (la rĂ©silience du mode de production capitaliste et du pouvoir bourgeois est remarquable), l’hypothĂšse mĂ©rite un moment de rĂ©flexion et cette rĂ©flexion indique que la construction d’un fort
mouvement rĂ©volutionnaire est la seule rĂ©ponse non seulement pour tenter de parer la menace mais aussi pour la vivre, ou plutĂŽt y survivre, voire la dĂ©passer. Le dĂ©veloppement d’une puissance organisĂ©e, politico-militaire, basĂ©e sur des valeurs de collectivitĂ© et de solidaritĂ©, est alors la rĂ©ponse de gauche Ă  la catastrophe – le pendant communiste aux bunkers survivalistes des milliardaires et des fascistes.