
Table des matiĂšres
1. Introduction
Encore un texte sur le climat ! Lâensemble des rapports, livres, confĂ©rences, et articles consacrĂ©s au sujet doit lui-mĂȘme contribuer au rĂ©chauffement climatique… Un ensemble pourtant largement composĂ© de la mĂȘme vieille soupe avariĂ©e, ce qui ne doit rien au hasard, tout comme son absence de rĂ©sultat.
Notre contribution sâen distingue en ce que les pistes dâaction quâelle propose ne se prĂ©tendent pas des solutions au problĂšme du rĂ©chauffement climatique. Ces solutions ne pourront ĂȘtre affrontĂ©es concrĂštement quâune fois dĂ©barrassĂ©s du capitalisme. Mais cela nâimplique en rien une inactivitĂ© ou Ă un positionnement du genre « dâabord la rĂ©volution, ensuite le climat ». Il faut penser la lutte rĂ©volutionnaire dans le cadre du changement climatique. Les dĂ©gĂąts liĂ©s au rĂ©chauffement sont dĂ©jĂ immenses et ils sont amenĂ©s Ă sâamplifier jusquâĂ devenir dramatiques.
Cela va bouleverser nos cadres de vie et de lutte, donner de nouveaux contenus à la lutte révolutionnaire, déterminer de nouvelles contradictions, de nouveaux fronts de résistance et de nouvelles convergences de lutte.
Cela signifie dâabord comprendre le changement climatique, et donc affronter la complexitĂ© scientifique des enjeux. Il faudra donc manger un peu de sable en abordant non seulement des questions scientifiques, comme les gaz Ă effet de serre, mais aussi, par exemple, la maniĂšre dont lâĂ©cologie telle que nous la connaissons sâest constituĂ©e, le rĂŽle du capitalisme dans lâavĂšnement de la question climatique, lâimpĂ©ratif rĂ©volutionnaire dâune culture scientifique, la distinction entre science, science appliquĂ©e et techno-science, etc.
La grande majoritĂ© des discours existants entrave la rĂ©flexion plutĂŽt quâelle ne lâaide, tant ils sont marquĂ©s idĂ©ologiquement. Par exemple, la question de savoir si la voiture Ă©lectrique est un bon moyen de dĂ©carboner nos sociĂ©tĂ©s (de ne plus utiliser dâĂ©nergie dâorigine fossile) repose sur un tas de prĂ©supposĂ©s, comme celui de la voiture individuelle.
La complexitĂ© de la question nâest donc pas la seule difficultĂ©. La question climatique est liĂ©e Ă celle de la production et de lâutilisation de lâĂ©nergie, donc de la production et de la consommation, des modes de vie et des rapports de production. Cela soulĂšve la difficultĂ© de concevoir une existence autrement que celle Ă laquelle nous sommes habituĂ©s, en particulier en tant quâhabitants de pays riches et industrialisĂ©s de longue date. Chaque habitant dâun pays riche, dispose dâune quantitĂ© dâĂ©nergie considĂ©rable comparĂ©e Ă ce quâelle reprĂ©sentait il y a quelques gĂ©nĂ©rations, un peu comme si chacun·e disposait dâune immense quantitĂ© de bĆufs, de chevaux et dâesclavesâŠ
2. Mise en contexte politico-économique
2.1. Un intĂ©rĂȘt variable pour lâĂ©cologie
Lâattention portĂ©e aux questions Ă©cologiques, et celles faisant lâobjet dâune focalisation, a fortement variĂ© avec le temps. Les premiers Ă©conomistes de la fin du 18e et du dĂ©but du 19e siĂšcle Ă©taient conscients de ce que la finitude des ressources disponibles impose des limites Ă ce quâil est possible de produire et de distribuer. Mais Ă partir du deuxiĂšme quart du 19e siĂšcle, les Ă©conomistes bourgeois dits « classiques » ont purement et simplement niĂ© cette question.
Alors que lâĂ©cologie en tant que discipline scientifique commence Ă ĂȘtre formalisĂ©e Ă partir de 1866, il faudra attendre encore un siĂšcle avant que les questions Ă©cologiques deviennent grand public. Signalons la publication aux Ătats-Unis, en 1962, par Rachel Carson de son ouvrage Le printemps silencieux, qui aboutira Ă la crĂ©ation de lâAgence AmĂ©ricaine pour lâEnvironnement et Ă lâinterdiction du DDT. Signalons aussi la premiĂšre candidature Ă©cologiste Ă une Ă©lection majeure, celle de RenĂ© Dumont Ă la prĂ©sidentielle française de 1974.
Ă cette Ă©poque, les Ă©tudes et essais mettant directement en cause le capitalisme comme cause de dĂ©sastres Ă©cologiques sont nombreux (Cornelius Castoriadis, Jean Baudrillard, AndrĂ© Gorz). Mais une remise en cause se fait jour Ă©galement sur le terrain Ă©conomique, avec par exemple lâĂ©conomiste et mathĂ©maticien Nicholas Georgescu-Roegen, prĂ©sentĂ© comme Ă©tant le pĂšre de la « dĂ©croissance », mais qui, de maniĂšre bien plus intĂ©ressante, a Ă©tendu le concept dâentropie Ă lâĂ©conomie.
La remise en cause Ă©cologique touche certaines Ă©lites. En 1972, le Club de Rome, (un groupe de rĂ©flexion dâĂ©conomistes, de hauts fonctionnaires et dâindustriels fondĂ© en 1968), commande Ă lâĂ©quipe de Dennis Meadows, du Massachusetts Institute of Technology, un rapport sur les consĂ©quences du dĂ©veloppement Ă©conomique. BasĂ©, et câĂ©tait une premiĂšre, sur des simulations informatiques, le rapport envisage diffĂ©rents scĂ©narios mettant en relation la pollution et ses effets, la disponibilitĂ© de ressources, le dĂ©veloppement Ă©conomique et la capacitĂ© Ă nourrir lâhumanitĂ© en fonction de sa croissance. Ce rapport Meadows, intitulĂ© Les limites de la croissance, crĂ©e un choc considĂ©rable. La plupart des scĂ©narios conduisent Ă une catastrophe et ceux dont ce nâest pas le cas prĂ©sentent des hypothĂšses drastiques pour lâactivitĂ© Ă©conomique.
Meadows et son Ă©quipe sont des libĂ©raux, dĂ©fenseurs du capitalisme, mais, simplement, partant de ses hypothĂšses propres, ils en dĂ©couvrent et rĂ©vĂšlent le caractĂšre mortifĂšre. MalgrĂ© son infinie prudence dans une remise en cause de lâuniversalitĂ© des bienfaits du capitalisme, le rapport Meadows sera combattu avec violence par un front de politiciens, dâindustriels et dâidĂ©ologues libĂ©raux. On peut voir dans ce rapport lâorigine de lâĂ©cologie mainstream telle que nous la connaissons, mais Ă©galement lâorigine du nĂ©gationisme Ă©cologique. Pour faire simple, on pourrait dire que Macron, Gore, Obama ou Biden sont de pĂąles hĂ©ritiers du rapport Meadows et que Bush Sr. et Jr., Trump ou Bolsonaro sont hĂ©ritiers des contestataires du rapport.
Le rapport Meadows nâest pas le seul cas de contestation de rapports scientifiques.
Durant la premiĂšre moitiĂ© des annĂ©es 1970, des scientifiques identifient (par hasard) le pĂ©ril mortel que reprĂ©sentent les gaz de type CFC, utilisĂ©s dans les aĂ©rosols et la rĂ©frigĂ©ration. Trois articles sĂ©parĂ©s mettent en Ă©vidence lâeffet destructeur massif de ces gaz sur lâozone prĂ©sent dans la stratosphĂšre, qui protĂšge la vie sur terre de rayonnements ultra-violets nocifs. A la fin des annĂ©es 1970, des mesures mettent en Ă©vidence un effondrement brutal de la couche dâozone. Cet effondrement est tellement brutal que les premiĂšres mesures ont Ă©tĂ© Ă©cartĂ©es : les variations Ă©taient tellement rapides quâelles ont Ă©tĂ© interprĂ©tĂ©es comme ne pouvant ĂȘtre que des erreursâŠ.
La nĂ©gation ou la relativisation a fait place Ă une panique justifiĂ©e lorsque cet effondrement ne pouvait plus ĂȘtre niĂ©. Il faudra encore une quinzaine dâannĂ©es, 1987, pour que des mesures contraignantes soient prises et le problĂšme rĂ©solu. Cela nâa pu avoir lieu que littĂ©ralement au bord du gouffre.
2.2. Lâenjeu climatique
Bien que combattu, le mouvement enclenchĂ© par le rapport Meadows et par dâautres contestations radicales du dĂ©veloppement a Ă©tĂ© irrĂ©sistible. En parallĂšle, des travaux scientifiques ont commencĂ© Ă se prĂ©occuper de lâinfluence des Ă©missions de gaz Ă effet de serre sur le climat. Câest dĂšs le dĂ©but des annĂ©es 1960, quâun scientifique, Roger Revelle, attire lâattention de lâadministration Kennedy, sur le danger dâun rĂ©chauffement du climat.
Le caractĂšre catastrophique et de plus en plus difficilement niable de ce danger finit par faire sortir la question des cercles scientifiques. La fin des annĂ©es 1980 voit la crĂ©ation de la ConfĂ©rence des Nations Unies pour le Climat, elle-mĂȘme Ă lâorigine des ConfĂ©rences des Parties (COP) et, par ricochet, du GIEC, le Groupe dâexperts intergouvernemental sur lâĂ©volution du climat. Câest Ă la mĂȘme Ă©poque quâadvient le concept de « dĂ©veloppement durable », censĂ© intĂ©grer les aspects sociaux, Ă©conomiques et environnementaux, un autre signe des tensions entre diffĂ©rentes idĂ©ologies capitalistes, dont certaines remettent en cause la totale hĂ©gĂ©monie du marchĂ©.
La bourgeoisie ne sâest jamais rĂ©jouie de lâĂ©mergence de la question climatique. Lâindustrie pĂ©troliĂšre consacre des budgets Ă©normes pour dĂ©tourner lâattention du problĂšme, pour le minimiser ou relativiser lâimportance de la responsabilitĂ© de lâactivitĂ© humaines.
Mais le capital ne met pas tous ses Ćufs dans le mĂȘme panier et sait saisir toutes les possibilitĂ©s de profit. Apparaissent alors de prĂ©tendues solutions Ă la question climatique par la crĂ©ation de nouveaux marchĂ©s. Des marchĂ©s financiers, comme celui des certificats dâĂ©mission de CO2, permis dâĂ©mettre des gaz Ă effet de serre. Des marchĂ©s industriels et commerciaux : panneaux solaires, vĂ©hicules Ă©lectriques, dispositifs de capture du carbone, moteurs Ă hydrogĂšne. Des marchĂ©s de compensation : une activitĂ© industrielle serait considĂ©rĂ©e comme « neutre en carbone » Ă partir du moment oĂč elle acquiert des « puits de carbone », soit des forĂȘts absorbant le CO2 (câest ainsi que lâindustrie aĂ©roportuaire wallonne se proclame sans rire « neutre en carbone »âŠ).
Toutes ces techniques ne sont pas Ă rejeter. Mais prĂ©tendre baser sur elles la lutte contre le rĂ©chauffement climatique fait croire que tout peut changer pour que rien ne change. Enfin, cette stratĂ©gie se prolonge dans une sĂ©rie de dĂ©lires technoĂŻdes visant Ă approfondir la transformation de la physique du globe pour rĂ©soudre le problĂšme fondamental dâun modĂšle Ă©conomique dĂ©vastateur.
On peut faire remonter Ă 1992, au sommet de la Terre de Rio, la focalisation des questions Ă©cologiques sur les questions climatiques (et donc Ă©nergĂ©tiques). Alors que les militants Ă©cologistes ont toujours dĂ©noncĂ© le nuclĂ©aire civil, cette focalisation permet Ă lâindustrie nuclĂ©aire de se prĂ©senter comme « solution Ă©cologique », presque sans discussion.
Car la focalisation sur le rĂ©chauffement climatique nâest pas neutre. Elle finit par convaincre, ne fut-ce que par rĂ©pĂ©tition, que cet enjeu Ă©cologique mĂ©rite plus dâattention que les autres. Cela permet dâignorer, en vrac, lâĂ©rosion et la rarĂ©faction des sols, et leur utilisation dans les pays du Sud pour les « besoins » des pays du Nord (culture de fleurs ou de lĂ©gumes de contre-saison importĂ©s par avion en Europe, construction de complexes touristiques, etc.) ou des questions Ă premiĂšre vue marginales, comme la destruction des mangroves par les Ă©levages industriels de crevettes, sont des problĂšmes majeures pour des peuples indigĂšnes des rĂ©gions tropicales privĂ©s de leurs moyens de subsistance et de la protection de leurs habitats contre les ouragans.
En bref, rĂ©duire lâĂ©cologie au rĂ©chauffement climatique permet de prĂ©server le capitalisme et laisse de cĂŽtĂ© lâensemble des autres questions qui menacent lâhumanitĂ© : le rĂ©chauffement climatique finit par servir de paravent Ă ces rapports de domination capitalistes.
Cela montre que les rĂ©volutionnaires doivent considĂ©rer lâenjeu climatique comme une des dimensions de lâĂ©puisement des ressources terrestres, câest-Ă -dire, outre la concentration en gaz Ă effet de serre :
- lâacidification des ocĂ©ans, qui entraĂźne la disparition Ă long terme des coraux, une importante source des chaĂźnes alimentaires marines ;
- la perte de biodiversité ;
- la rarĂ©faction de lâeau potable ;
- la dĂ©plĂ©tion de lâozone stratosphĂ©rique ;
- lâapparition de nouveaux polluants.
Ces processus tĂ©moignent de la transformation gĂ©ologique de la PlanĂšte par lâactivitĂ© humaine (dĂ©nommĂ©e AnthropocĂšne ou encore CapitalocĂšne).
Cela montre plus gĂ©nĂ©ralement que les questions Ă©cologiques doivent ĂȘtre interprĂ©tĂ©es en fonction des rapports de force qui leur sont sous-jacents et en luttant pour les aborder scientifiquement, en se dĂ©barrassant de la gangue idĂ©ologique qui les enrobe.
3. Lâenjeu climatique
3.1. Que se passe-t-il ?
Tout le monde comprend ce quâest la mĂ©tĂ©o : tempĂ©rature, pluie, vent,⊠Le climat, câest lâensemble des donnĂ©es de la mĂ©tĂ©o, mais agrĂ©gĂ©e sur une pĂ©riode longue ou comparĂ©es Ă des pĂ©riodes longues, par exemple sous la forme de moyennes sur une pĂ©riode de trente ans.
Notre source dâĂ©nergie principale est le soleil. Ătant donnĂ© la distance entre notre Ă©toile et notre planĂšte, lâeau devrait y ĂȘtre en permanence congelĂ©e : sa tempĂ©rature moyenne y serait dâenviron -15°C, ce qui ne permet pas le dĂ©veloppement dâune vie sophistiquĂ©e. Si la tempĂ©rature moyenne Ă la surface de la Terre est dâenviron +15°C, câest en raison des gaz Ă effet de serre.
Tout corps (une Ă©toile, une casserole, un animal) Ă©met des rayonnements Ă©lectromagnĂ©tiques (la lumiĂšre, entre autres) dont la longueur dâonde dĂ©pend de sa tempĂ©rature : plus le corps est chaud, plus la longueur dâonde est courte, et cette chaleur se diffuse en se dispersant comme sur une sphĂšre, plus on est loin, moins on reçoit, mais toujours Ă la mĂȘme longueur dâonde. En grandes masses, nous recevons de la chaleur essentiellement du soleil et de la Terre elle-mĂȘme (la chaleur quâelle emmagasine), avec une longueur dâonde beaucoup plus grande dans le second cas, puisque la Terre est moins chaude que le soleil.
Ă partir du moment oĂč il y a des gaz, il y a un phĂ©nomĂšne de rĂ©flexion : la chaleur est partiellement renvoyĂ©e comme la lumiĂšre dans un miroir par les gaz. Chaque gaz renvoie des rayonnements de certaines gammes de longueur dâonde et laisse passer les autres. Donc, un gaz Ă effet de serre laisse passer les rayonnements du soleil (dont la longueur dâonde est courte), mais renvoie les rayonnements de la Terre (dont la longueur dâonde est grande). Câest lâeffet de serre.
Au commencement de notre planĂšte, il y a environ 4,5 milliards dâannĂ©es, son atmosphĂšre Ă©tait principalement composĂ©e de CO2 et la tempĂ©rature moyenne y Ă©tait environ 10°C plus Ă©levĂ©e quâactuellement. CâĂ©tait une gigantesque Ă©tuve. Ne sây sont dĂ©veloppĂ©s que des micro-organismes qui, par photosynthĂšse, ont progressivement capturĂ© le CO2 et ont rejetĂ© de lâoxygĂšne dans lâatmosphĂšre. La capture du CO2 a abaissĂ© la tempĂ©rature, ce qui a permis, trĂšs rĂ©cemment Ă lâĂ©chelle de la vie de la Terre, le dĂ©veloppement de formes plus sophistiquĂ©es de vie.
Si on se projette Ă notre Ă©poque contemporaine, disons ces quelques derniĂšres centaines de milliers dâannĂ©es, la tempĂ©rature de la planĂšte est gouvernĂ©e par un Ă©quilibre entre :
- les gaz Ă effet de serre, principalement le CO2 ;
- leur capture par les ocĂ©ans, selon un Ă©quilibre chimique : lorsquâil y a plus de CO2, il est absorbĂ© par rĂ©action chimique ;
- leur capture par la photosynthĂšse de la vĂ©gĂ©tation qui, sous lâeffet de la lumiĂšre, transforme le CO2 en oxygĂšne.
Dâautres phĂ©nomĂšnes entrent en jeu, avec des effets moindres, tels des variations astronomiques cycliques. Il se trouve que, ces 12.000 derniĂšres annĂ©es environ, le climat rĂ©sultant de ces Ă©quilibres a Ă©tĂ© remarquablement stable en comparaison Ă ce quâil Ă©tait auparavant. Et câest pendant cette pĂ©riode que lâhomme sâest sĂ©dentarisĂ© et que les civilisations humaines se sont dĂ©veloppĂ©es.
Pendant une certaine pĂ©riode, bien plus lointaine, la dĂ©composition des vĂ©gĂ©taux ayant capturĂ© le carbone du CO2 a produit divers combustibles qui se sont fossilisĂ©s : charbon, pĂ©trole, gaz, etc. Et câest la consommation de ces combustibles qui renvoie dans lâatmosphĂšre dâĂ©normes masses de CO2, gaz Ă effet de serre principale cause du rĂ©chauffement climatique.
Deux points sont Ă souligner.
PremiĂšrement, mĂȘme si la vie peut se dĂ©velopper selon une gamme assez large de tempĂ©ratures, notre vie, celle de notre alimentation et de lâalimentation de notre alimentation, ne peut se dĂ©velopper que dans une fenĂȘtre de tempĂ©rature assez rĂ©duite.
DeuxiĂšmement, ces processus dâĂ©missions et dâĂ©quilibres sont dâune effroyable complexitĂ©. En particulier, ils ne sont pas linĂ©aires : la tempĂ©rature peut trĂšs bien sâĂ©lever sagement dixiĂšme de degrĂ© par dixiĂšme de degrĂ©, et dâun coup, plus rien ne fonctionne. La photosynthĂšse marche moins bien en raison de lâĂ©lĂ©vation des tempĂ©ratures. Donc, le rĂ©chauffement climatique est empĂȘchĂ© par les forĂȘts, jusquâĂ ce que ce mĂȘme rĂ©chauffement empĂȘche les forĂȘts dâabsorber le CO2. Les ocĂ©ans absorbent le CO2 de lâatmosphĂšre par simple Ă©change gazeux jusquâĂ ce que, en raison du rĂ©chauffement climatique, ils soient saturĂ©s en carbone. Les sols gelĂ©s contiennent des dĂ©chets vĂ©gĂ©taux. Leur dĂ©gel relĂąche dâĂ©normes quantitĂ©s de gaz Ă effet de serre autres que le CO2, le mĂ©thane (CH4).
Certains discours Ă©cologistes Ă©voquent la disparition de la vie sur Terre, ce qui est une approximation grossiĂšre. En revanche, il est tout Ă fait possible quâĂ Ă©chĂ©ance trĂšs courte, la fin du 22e siĂšcle, la tempĂ©rature Ă la surface de la Terre soit devenue trop Ă©levĂ©e pour que des mammifĂšres de notre taille y survivent.
La menace de la disparition pure et simple de lâhumanitĂ© et de tout ce que le gĂ©nie humain a jamais pu crĂ©er, est donc rĂ©elle. Et cela Ă brĂšve Ă©chĂ©ance par rapport Ă lâhistoire de notre espĂšce. Mais lorsquâon parle de rĂ©chauffement climatique, on parle aussi dâune premiĂšre phase durant laquelle les conditions de vie humaine sont de plus en plus difficiles, entrainant famines, migrations et conflits. La question climatique va donc dĂ©terminer de plus en plus fortement notre cadre dâaction politique.
3.2. Capital et combustibles fossiles
Le charbon est utilisĂ© depuis lâantiquitĂ© comme combustible, Ă des fins de chauffage puis pour alimenter les forges de la mĂ©tallurgie. Il est extrait de mines de surface puis de plus en plus profondes, avec toutes les difficultĂ©s propres au forage, notamment lâinfiltration dâeau.
En 1784 lâingĂ©nieur James Watt met au point un rĂ©gulateur, qui permet de moduler lâintensitĂ© de lâĂ©nergie fournie par une machine Ă vapeur, ce qui rend cette derniĂšre utilisable par lâindustrie. Câest un propriĂ©taire de mines qui avait commandĂ© Ă Watt son rĂ©gulateur, pour pouvoir pomper lâeau des mines en utilisant le combustible de pauvre qualitĂ©.
LâidĂ©e vint un jour dâutiliser le mĂȘme dispositif de production dâĂ©nergie mĂ©canique pour alimenter des fabriques, en lieu et place de lâĂ©nergie des moulins Ă eau. Cette idĂ©e semble dâabord absurde : il faut payer le combustible, lĂ oĂč lâĂ©nergie de lâeau est gratuite, et le rendement des machines Ă vapeur est ridicule : la pression produite est infĂ©rieure Ă celle dâun pneu.
Pourquoi des ingĂ©nieurs se sont-ils acharnĂ©s Ă perfectionner un dispositif aussi mĂ©diocre et coĂ»teux ? Parce quâen cette fin de 18e siĂšcle et en ce dĂ©but de 19e siĂšcle, le problĂšme auquel les capitalistes Ă©taient confrontĂ©s Ă©tait le dĂ©veloppement et la multiplication de leurs fabriques. Et ces fabriques implantĂ©es lĂ oĂč coule lâeau alimentant les moulins sont des endroits particuliĂšrement dĂ©peuplĂ©s. Les machines Ă vapeur alimentĂ©es au charbon se sont dĂ©veloppĂ©es parce quâil a Ă©tĂ© possible de les implanter lĂ oĂč existait une main dâĆuvre prĂȘte Ă travailler dans nâimporte quelles conditions pour ne pas crever de faim. La mobilitĂ© du capital est le facteur dĂ©terminant dans lâavĂšnement de la machine Ă vapeur qui, de perfectionnement en perfectionnement, finira par supplanter dĂ©finitivement les moulins Ă eau durant la dĂ©cennie 1830.
La rĂ©volution capitaliste puise ses racines dans la Renaissance italienne, avec la crĂ©ation des premiĂšres banques. Mais câest lâutilisation des combustibles fossiles qui va lui donner son caractĂšre hĂ©gĂ©monique. Câest cette machine Ă vapeur qui va permettre au capitalisme industriel de se dĂ©ployer et de supplanter lâancien rĂ©gime basĂ© sur la possession des terres et la fĂ©odalitĂ©. Il faudrait dĂ©velopper ici une histoire des techniques de production pour expliquer lâavĂšnement du pĂ©trole et de lâĂ©lectricitĂ© en plus du charbon. Contentons-nous de mentionner que lĂ oĂč le charbon exige la force humaine pour ĂȘtre extrait et transportĂ©, le pĂ©trole (et lâĂ©lectricitĂ©) exigent beaucoup de technicitĂ©, donc de capital, pour crĂ©er les installations, aprĂšs quoi lâĂ©nergie circule beaucoup plus facilement, sous forme liquide ou le long des lignes Ă©lectriques.
Si lâidĂ©e de produire de lâĂ©nergie Ă partir de rĂ©actions nuclĂ©aires remonte aux annĂ©es 1930, ses premiĂšres mises en Ćuvre datent de la fin des annĂ©es 1950. Cela a fait naitre lâespoir que les progrĂšs de la science fournissent une source dâĂ©nergie quasi illimitĂ©e, mais aussi des levĂ©es de bouclier sur base des arguments suivants :
- le caractĂšre dangereux des dĂ©chets radioactifs dangereux ne se dĂ©gradent que trĂšs lentement, sur plusieurs milliers dâannĂ©es, ainsi que le coĂ»t et la difficultĂ© du dĂ©mantĂšlement des centrales
- lâampleur des risques en cas de fusion du rĂ©acteur, qui vont de lâirradiation des populations Ă la contamination des sols et de lâeau potable sur une vaste zone ;
- la contradiction entre une production dâĂ©nergie trĂšs centralisĂ©e et relevant dâune Ă©lite technocratique, avec les impĂ©ratifs dâune sociĂ©tĂ© dĂ©mocratique..
Ă ces dâarguments, les dĂ©fenseurs de la production dâĂ©nergie nuclĂ©aire opposent les possibilitĂ©s offertes par les progrĂšs technologiques, le dĂ©ploiement Ă©conomique et les faibles Ă©missions de gaz Ă effet de serre.
Le but nâest pas ici de trancher le dĂ©bat, mais bien de se prononcer contre la perspective dâutiliser cette source dâĂ©nergie pour rĂ©duire les Ă©missions de gaz Ă effet de serre. Cette perspective repose sur le concept de transition Ă©nergĂ©tique, câest-Ă -dire le fait de remplacer une source dâĂ©nergie par une autre.
Le problĂšme est quâil nây a jamais eu, jusquâici de transition Ă©nergĂ©tique. LâĂ©nergie produite par dâautres moyens que les combustibles fossiles (nuclĂ©aire ou renouvelable) est certes en augmentation nominale ainsi quâen pourcentage. Mais les Ă©missions de gaz Ă effet de serre ne se mesurent pas en pourcentages, mais bien en termes absolus. Et pendant cette pĂ©riode durant laquelle la part dâĂ©nergie non fossile a augmentĂ©, le volume nominal dâĂ©nergie dâorigine fossile a continuĂ© dâaugmenter en termes absolus : il nây a jamais eu autant de gaz, de pĂ©trole ou de charbon brĂ»lĂ© quâactuellement. LâintĂ©gralitĂ© de lâĂ©nergie non fossile est infĂ©rieure Ă lâaugmentation de lâĂ©nergie produite ces derniĂšres annĂ©es. Cela montre que le problĂšme nâest pas uniquement les Ă©missions de gaz Ă effet de serre de lâĂ©nergie fossile, mais est aussi la quantitĂ© totale dâĂ©nergie consommĂ©e.
Quelle que soit lâissue du processus de consommation des combustibles fossiles, celui-ci sera relativement court. Dâabord, parce que la vitesse Ă laquelle ces combustibles sont consommĂ©s est un million de fois plus rapide que celle Ă laquelle ils se sont constituĂ©s. Ensuite, parce que ce qui nous est accessible est trĂšs rĂ©duit. Les techniques mises en Ćuvre sont de plus en plus performantes, mais elles ont leurs limites. Câest ce que nous a rappelĂ© lâexplosion de la plate-forme de forage Deep Water Horizon, en 2010, suivie dâune fuite qui a semblĂ© infinie de pĂ©trole dans le golfe du Mexique. La plate-forme forait Ă 1.500 mĂštres de profondeur, ce qui ne correspond quâĂ 0,0025 % du rayon de la Terre.
Lâextraction de « fossiles alternatifs » (gaz de schistes et sables bitumineux) ne constitue pas une solution durable. Elle aura ses propres limites, les pollutions quâelle provoque sont immenses, et sa rentabilitĂ© est mĂ©diocre : il faut dĂ©penser environ une unitĂ© dâĂ©nergie pour en extraire trois, tandis que pour un puits de pĂ©trole classique, le rapport est de 1 Ă 30.
3.3. Lui ou nous
Le discours officiel de la « lutte contre le rĂ©chauffement climatique » est celui dâune mondialisation heureuse, dans laquelle le capital fournirait les solutions aux problĂšmes quâil engendre. Le problĂšme ne serait pas les Ă©missions de gaz Ă effet de serre, mais soit le besoin de solutions techniques, soit lâincorporation dans les prix des « externalitĂ©s nĂ©gatives » (pollution, Ă©puisement des ressources, etc.).
Dans le premier cas, il suffirait de laisser libre cours à « lâesprit dâentreprendre » (qui ne crachera pas sur de substantielles subventions publiques). Câest lâapproche appelĂ©e « modernisation Ă©cologique ».
Dans le second cas, il sâagit de donner un prix au rĂ©chauffement climatique et de lâincorporer dans les coĂ»ts de production. Le pionnier de cette approche est Nicholas Stern qui fut, en 2006, lâauteur dâun rapport au gouvernement britannique visant Ă mettre en balance les pertes dues au rĂ©chauffement climatique avec les investissements technologiques nĂ©cessaires pour se dĂ©barrasser des Ă©missions de gaz Ă effet de serre. Le « rapport Stern » a eu un retentissement considĂ©rable. Il sâagissait dâune sorte de proposition dâaccommodement raisonnable du capital pour sa propre survie, reprenant en quelque sorte, sans sa radicalitĂ©, la philosophie du rapport Meadows.
La derniĂšre tentative cĂ©lĂšbre est due Ă William Nordhaus. Son idĂ©e nâest pas de donner un prix aux investissements dans la lutte contre le rĂ©chauffement climatique, mais bien de trouver un Ă©quilibre entre ce rĂ©chauffement et les investissements nĂ©cessaires pour le freiner. Sa rĂ©ponse est quâil existerait un optimum Ă©conomique Ă 3,5°C de rĂ©chauffement. Investir plus lourdement serait trop coĂ»teux, investir moins exposerait Ă trop de dĂ©gĂąts. Et la physique des sciences de la Terre est priĂ©e de se conformer Ă ce raisonnement qui tĂ©moigne de la folie des modĂšles utilisĂ©s par la bourgeoisie obsĂ©dĂ©e par les profits.
Les travaux de Nordhaus semblent avoir influencĂ© les COP, par exemple lorsque la COP 21 (Paris 2015) sâest fixĂ© une hausse de tempĂ©rature « aussi proche que possible de 1,5°C ».
Le fait est que lâĂ©lĂ©vation du niveau des ocĂ©ans est une menace concrĂšte pour les centaines de millions de personnes vivant Ă des altitudes proches du niveau de la mer. Un rĂ©chauffement de 1,5°C, ça fait dĂ©jĂ de gros dĂ©gĂąts pour beaucoup de monde et tout accroissement supplĂ©mentaire, mĂȘme infinitĂ©simal, aura des consĂ©quences dramatiques.
Or lâĂ©tude du climat est un phĂ©nomĂšne scientifique dâune complexitĂ© extrĂȘme ; il est le sujet dâeffets dâemballement incontrĂŽlables. Divers effets (absorption du CO2 par les forĂȘts et les ocĂ©ans, Ă©missions de mĂ©thane) ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© Ă©voquĂ©s. On peut y ajouter la fonte des glaces, qui a plusieurs propriĂ©tĂ©s particuliĂšrement dĂ©sagrĂ©ables. Le fait de toucher aux rĂ©servoirs dâeau potable tout dâabord. Le fait que les zones glacĂ©es, blanches, reflĂštent le rayonnement solaire ensuite. La fonte des glaces contribue donc aux risques dâemballement climatique. Lâapproche Nordhaus (et des COP) nâa pour intĂ©rĂȘt que de peupler le musĂ©e des horreurs Ă©conomiques.
Tout nâest pas Ă jeter dans les travaux prospectifs du type Stern ou Meadows, dans la mesure oĂč le combat contre le rĂ©chauffement climatique exigera aussi des solutions techniques. Les deux seuls succĂšs dans des combats Ă©cologiques ont reposĂ© Ă chaque fois sur des solutions techniques (changement dâadditif permettant lâessence sans plomb, utilisation dâune autre famille de gaz pour rĂ©frigĂ©rer et propulser les aĂ©rosols tout en Ă©pargnant la couche dâozone).
Dans quelles conditions mener ce dĂ©bat sur lâutilisation de la technique ? A aucun prix dans un rĂ©gime capitaliste, en raison de la nature mĂȘme de ce rĂ©gime qui est, par sa substance mĂȘme, le moteur des dĂ©sastres Ă©cologiques. Le capital est une course de chaque instant. Un capitaliste qui accepterait de renoncer Ă des profits Ă court-terme pour une solution meilleure et plus profitable au plus grand nombre et Ă plus long terme, est condamnĂ© Ă disparaĂźtre par lâeffet de la concurrence. LâĂ©conomie de marchĂ© fonctionne comme un marathon dont on Ă©liminerait les perdants tous les cent mĂštres. Le rĂ©sultat final en serait dĂ©plorable, puisque les vrais marathoniens seraient rapidement Ă©liminĂ©s au profit de sprinters dont la morphologie est totalement inadaptĂ©e Ă la course de fond.
Nây aurait-il aucun espoir ?
Dans le cadre actuel, Ă court terme, non, rigoureusement aucun. Les pays du Tiers-Monde comptent pour quantitĂ©s nĂ©gligeables dans ces questions. Leur responsabilitĂ© climatique est infime, donc leurs marges de manĆuvre sont en permanence bien infĂ©rieures aux consĂ©quences des actes des pays Ă©conomiquement dĂ©veloppĂ©s, y incluse la Chine (et bientĂŽt lâInde).
Lâobjectif de tous les dirigeants des pays capitalistes dĂ©veloppĂ©es est la richesse de lâĂ©conomie de leur pays. On peut bien critiquer le nĂ©gationnisme climatique dâun Trump ou dâun Bolsonaro, mais au final, Obama, Biden, Macron, Poutine ou De Croo (ou mĂȘme les Ă©cologistes Nollet en Belgique ou Jadot en France) nâen diffĂšrent pas au point dâĂȘtre Ă la hauteur de lâenjeu. Cela vaut pour le dĂ©veloppement industriel, cela vaut pour la consommation et tout ce quâelle engendre en matiĂšre de rĂ©chauffement climatique, cela vaut Ă©galement pour tout ce qui touche Ă lâoccupation des sols et Ă la destruction de forĂȘts qui sont de puissants rĂ©servoirs de carbone. Lâimpasse est la mĂȘme en matiĂšre Ă©cologique quâen matiĂšre sociale et Ă©conomique. Ce ne sont que rapports de force et autoritarisme pour faire perdurer le capitalisme.
Ainsi, les COP ont le droit de parler de tout sauf dâĂ©conomie et de politique, donc de modes de production. PlutĂŽt que de pointer les inĂ©galitĂ©s en termes dâĂ©change, les inĂ©galitĂ©s en termes de richesse entre pays et au sein des pays, les COP (et le GIEC Ă sa suite) parlent donc de « lâhumanité » et se focalisent sur les solutions techniques plutĂŽt que sur les modes de vie.
La COP 21, en 2015, a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ©e comme un immense succĂšs puisquâelle a abouti Ă un accord. Sa logique Ă©tait de laisser les diffĂ©rents participants fixer eux-mĂȘmes leurs objectifs de rĂ©duction de gaz Ă effet de serre et de sâabstenir de toute sanction. En additionnant toutes les rĂ©ductions auxquelles les participants « sâengageaient », les rĂ©ductions amenaient la planĂšte sur la trajectoire dâun rĂ©chauffement de plus de 3°, et lâengagement Ă limiter le rĂ©chauffement Ă 2°C « et Ă rester aussi proche que possible dâun rĂ©chauffement de 1,5°C » nây changeait rien. Sept ans plus tard, force est de constater que cet accord est restĂ© sans effet.
3.4. Le climat, responsabilité de chacun·e ?
Si la culture Ă©cologique des milieux rĂ©volutionnaires (surtout ceux de tradition lĂ©niniste) est faible, rĂ©ciproquement, la culture politique des associations se prĂ©occupant de questions Ă©cologiques est trĂšs faible. Ces associations et mouvement se focalisent sur la question climatique, dans le respect de la lĂ©galitĂ©, contaminĂ©es quâelles sont par la culture dominante. Ce qui est dit reste surdĂ©terminĂ© par lâair du temps, en particulier par lâidĂ©e selon laquelle le climat exigerait des efforts de chacun·e. On a mĂȘme entendu Annuna De Wever, figure de proue du mouvement climat en Flandre, appeler lâextrĂȘme-droite Ă se doter dâun programme climatâŠ
Cette maniĂšre de (ne pas) problĂ©matiser les enjeux Ă©cologiques est dâabord le rĂ©sultat de 35 ans dâabsence dâune dynamique politique rĂ©volutionnaire anticapitaliste. Durant ces 35 ans, une politique unique a Ă©tĂ© menĂ©e tantĂŽt par la droite, tantĂŽt par la « gauche », et toujours dans le cadre lĂ©gal, finissant par faire de cette politique, pour deux gĂ©nĂ©rations, le seul horizon possible et connu. Ceci nâest rien de neuf pour les rĂ©volutionnaires, mais cela a des implications concrĂštes pour le mouvement social qui se constitue autour de la question climatique.
Le chacun pour soi, le discrĂ©dit du politique, la prolĂ©tarisation galopante ont pour effet que les prĂ©occupations environnementales, si elles comptent parmi les prĂ©occupations des classes les plus opprimĂ©es, ne sont pas perçues comme ayant la mĂȘme cause que celle de lâoppression elle-mĂȘme. Pourtant, ces classes sont les premiĂšres victimes des enjeux Ă©cologiques. Les inondations dramatiques de lâĂ©tĂ© 2021 en Wallonie ont mis en Ă©vidence que les premiĂšres victimes Ă©taient les classes les plus dĂ©favorisĂ©es : habitant dans les endroits les plus exposĂ©s et rencontrant des difficultĂ©s Ă faire face aux consĂ©quences (contrats dâassurances mimima, difficultĂ© Ă racheter un vĂ©hicule pour aller travailler, etc.).
Enfin, une gigantesque confusion assimile comportements individuels et questions politiques. Le rĂ©chauffement climatique, et les questions Ă©cologiques en gĂ©nĂ©ral, paraissent le rĂ©sultat dâune somme de comportements individuels. La solution serait donc dâen appeler au « civisme » : trier ses dĂ©chets, consommer local, se dĂ©placer en voiture Ă©lectrique ou en vĂ©lo, uriner sous la douche. Les solutions seraient Ă portĂ©e de main. Il serait possible de vivre « normalement » (câest-Ă -dire en Ă©puisant les ressources, en pillant les pays du Sud, etc.) dans des villes apaisĂ©es oĂč lâon dĂ©pose ses Ă©pluchures de pommes de terre dans un compost local. Il suffira de stigmatiser celles et ceux qui utilisent une vieille voiture diesel et qui entassent dans le congĂ©lateur des packs de viande en promotion, sous emballage plastique, achetĂ©s les premiers jours du mois au supermarchĂ© low cost pour pouvoir nourrir la famille le mois durant. Cela en fonction du mĂȘme procĂ©dĂ© de stigmatisation, cette fois-ci non plus classiste, mais raciste, qui attribue le dĂ©sastre Ă©cologique Ă la natalitĂ© du tiers-monde (pour quâune famille de Congolais Ă©mette autant de CO2 quâun couple de Canadiens, il faudrait quâelle ait 828 enfantsâŠ)
Ă ce stade, les rĂ©volutionnaires sont un peu coincĂ©s entre des limites Ă©cologiques bien rĂ©elles, dont le franchissement est un dĂ©sastre, et le combat contre un discours culpabilisant qui revient Ă intĂ©grer le capitalisme vert. Alors bien sĂ»r, il est bon de limiter ses dĂ©chets et dâĂȘtre soucieux de son impact Ă©cologique. Mais prĂ©senter cela comme des solutions câest, par ignorance, cynisme ou opportunisme, viser avant tout Ă ne rien toucher des rapports sociaux existants, aux inĂ©galitĂ©s sans lesquelles le capitalisme ne peut fonctionner.
Il ne faut pas non plus renverser la proposition et imaginer que, une fois la rĂ©volution accomplie, la population nâĂ©mettra, comme par enchantement, que la quantitĂ© de carbone acceptable du point de vue des sciences de la terre. Mais cela ne doit pas nous freiner dans notre lutte.
Simplement, cette lutte doit combattre un systĂšme dĂ©vastateur et prĂ©dateur dans la conscience des limites de ce que la planĂšte peut absorber. Il faut combattre lâimposture de la culpabilisation, le discours de la responsabilitĂ© individuelle, les mesures fondamentalement anti-sociales et rĂ©pressives, et le discours de la mondialisation heureuse et du solutionnisme technologique.
Il faut comprendre en matĂ©rialistes les mĂ©canismes qui allient domination dans les rapports de production et massacres Ă©cologiques. Et plus que jamais, cela implique quâĂȘtre rĂ©volutionnaire, câest ĂȘtre ami·e de la science.
4. Révolutionnaires et ami·e·s de la science
4.1. Science, science appliquée, techno-science et progrÚs
Les progrĂšs techniques remontent aux tout dĂ©buts de lâhominisation, il y a plus de 2 millions dâannĂ©e. Ils ont amĂ©liorĂ© de façon incroyable nos conditions de vie. Ces progrĂšs sont basĂ©s sur lâamĂ©lioration de la comprĂ©hension du monde (physique, biologie, chimie, gĂ©ologie et leurs combinaisons). Ils se sont accĂ©lĂ©rĂ©s Ă partir de ces langages fondamentaux de cette comprĂ©hension que sont les mathĂ©matiques. Ces progrĂšs ont progressivement amenĂ© la taille de la population humaine dâenviron 10 millions il y a 10.000 ans Ă un milliard dâindividus vers 1800.
Cependant, ces progrĂšs cumulĂ©s jusquâen 1800 sont peu de choses en comparaison des dĂ©couvertes depuis lors : machines Ă vapeur, gĂ©nĂ©ralisation de lâĂ©lectricitĂ©, moteur Ă combustion interne, dĂ©veloppement de lâaviation, des tĂ©lĂ©communications, chimie de synthĂšse, sciences nuclĂ©aires, exploration de lâespace, informatique et biotechnologies. Ces dĂ©veloppements ont tous Ă©tĂ© accomplis depuis les dĂ©buts de lâavĂšnement du capitalisme. Rejeter ces dĂ©veloppements en bloc, quelle que soit la raison, serait absurde. Les accepter en bloc, tels quâils sont, au nom dâune croyance en les bienfaits du « progrĂšs » ne vaut pas mieux. Dans les deux cas, lâerreur est de confondre ces dĂ©veloppements avec les progrĂšs scientifiques.
Ces dĂ©veloppements sont de la techno-science et non de la science. La science a vocation Ă expliquer les fonctionnements des Ă©lĂ©ments. LĂ oĂč elle trouve Ă se traduire en application concrĂšte, pratique, elle devient science appliquĂ©e. LĂ oĂč elle se fond dans un complexe technico-industriel dĂ©terminĂ© socialement, elle devient techno-science.
Les lois de Kepler expliquant les mouvements des astres, câest de la science. GalilĂ©e qui met au point la lunette astronomique, câest de la science appliquĂ©e. Lâinscription dâun satellite sur une trajectoire et le commerce de cette trajectoire, câest de la techno-science.
La diffĂ©rence entre science et techno-science est que la science ne se discute quâen cela quâelle amĂ©liorable (la relativitĂ© dâune part, la physique quantique dâautre part, sont des des dĂ©passements des lois de Newton), mais elle nâest pas soumise Ă une idĂ©ologie, elle est de lâordre de lâexplication, soumise Ă preuve et rĂ©futable.
En revanche, la techno-science, la mise en pratique de la science sur le plan Ă©conomique, politique et militaire, est une pratique sociale. Donc ses consĂ©quences, le fait dây recourir mĂȘme, devrait ĂȘtre soumis au dĂ©bat. Cette distinction est nĂ©cessaire Ă lâexamen du solutionnisme du rĂ©chauffement climatique, de lâidĂ©e selon laquelle « la science » (en fait, la techno-science) pourvoira aux solutions.
Les propositions de solutions sont lĂ©gion, plus ou moins crĂ©dibles : projection dâaĂ©rosols dans lâatmosphĂšre pour attĂ©nuer le rayonnement solaire, stockage du carbone, fusion nuclĂ©aire, ⊠Notons que, jusquâici, lâempilement de ces dĂ©veloppements techniques a plutĂŽt eu tendance Ă dĂ©multiplier les problĂšmes quâĂ les rĂ©soudre. Cependant, sâil nâest pas prouvĂ© que la techno-science rĂ©soudra le problĂšme, il est possible que de bons dĂ©veloppements techno-scientifiques puissent y contribuer.
Ce que vous voulons mettre en Ă©vidence ici est quâĂ lâheure actuelle, la techno-science est en totalitĂ© soumise aux intĂ©rĂȘts du capital. Elle est utilisĂ©e dâune part pour « tout changer pour que rien ne change » et, dâautre part, pour alimenter la croyance selon laquelle le dĂ©veloppement de la techno-science aux mains dâintĂ©rĂȘts privĂ©s, capitalistes, permet une solution Ă lâenjeu climatique qui ne serait quâune crise.
Le dĂ©veloppement techno-scientifique a besoin du temps du dĂ©bat, et lâaccumulation capitaliste nâaccorde pas ce temps. Soumis aux intĂ©rĂȘts du capital, ce dĂ©veloppement est un pĂ©ril mortel pour lâhumanitĂ©. On devrait par exemple discuter du bien-fondĂ© de la fusion nuclĂ©aire comme source dâĂ©nergie, mais actuellement, le dĂ©bat est faussĂ© par les rapports de force Ă©tablis par le capital.
Lâillustration la plus cinglante de lâimpĂ©ratif de ces principes nous a Ă©tĂ© fourni par le prĂ©sident français, Emmanuel Macron qui, poussĂ© par une bourgeoisie dĂ©veloppant ses activitĂ©s dĂ©matĂ©rialisĂ©es, mais confrontĂ© Ă une contestation de la technologie 5G, nâa eu comme seul argument que « câest ça, ou le modĂšle Amish ». « Le nuclĂ©aire ou la bougie », « la 5G ou le modĂšle Amish », ainsi sâexprime ainsi le mĂ©pris absolu du capital envers le dĂ©bat de sociĂ©tĂ©.
4.2. Science autoritaire ou science démocratique
LâavĂšnement du capitalisme industriel, au dĂ©but du 19e siĂšcle, a coĂŻncidĂ© avec la disparition de ce quâon appelait (patriarcalement) un « honnĂȘte homme » : celui qui connaissait suffisamment de tout pour ĂȘtre au fait des progrĂšs scientifiques et techniques. Cette disparition tient Ă©videmment pour partie Ă la complexitĂ© croissante des dĂ©veloppements scientifiques et techniques. Mais, sans que nous tranchions ici entre ce qui est la cause et ce qui est la consĂ©quence, entre ce qui tient du processus inĂ©luctable et ce qui tient de lâidĂ©ologie, cette disparition est Ă©galement le prĂ©lude Ă une tendance Ă la spĂ©cialisation scientifique. Tendance dont nous avons pu mesurer les effets dĂ©sastreux avec la gestion de la pandĂ©mie du COVID-19 par un comitĂ© dâexperts en Ă©pidĂ©miologie.
La défiance envers les décisions politiques dans la gestion de cette crise, et en particulier envers la vaccination, a atteint des niveaux exceptionnels pour deux raisons fondamentales :
- Dâabord parce quâun systĂšme dont lâidĂ©ologie dominante est fondĂ©e sur le mĂ©rite et la responsabilitĂ© individuels, est incapable de susciter un sentiment de responsabilitĂ© collective et doit alors recourir Ă la rĂ©pression.
- Ensuite parce que le systĂšme part de lâidĂ©e que la population est trop bĂȘte pour comprendre ce dont il sâagit, et quâil faut la lĂ©gitimitĂ© des experts. Or, la collusion dâintĂ©rĂȘts entre les scientifiques, les politiques et les industriels induit une mĂ©fiance naturelle de la population. Câest cette mĂ©fiance saine ET naturelle qui se dĂ©forme, contre-productivement, en complotisme, nourri par la fragmentation des expertises (le professeur Raoult avec son CV long comme le bras en est un parfait exemple).
Nous comptons parmi les mĂ©faits du capitalisme cette dĂ©fiance envers la science quâil a provoquĂ©e en embrigadant les scientifiques dans sa quĂȘte du profit. Toutes les activitĂ©s humaines, de la nutrition aux soins en passant par les loisirs, lâhabitat et les transports, ont perdu de vue la satisfaction des besoins pour se focaliser sur la rĂ©alisation de profits. La communautĂ© scientifique, qui a une responsabilitĂ© Ă©crasante dans cette tendance, ne doit pas sâĂ©tonner dâĂȘtre perçue par le peuple comme une force hostile.
La spĂ©cialisation et lâinstrumentalisation, en particulier de la part de titulaires des plus hautes distinctions scientifiques, sont des tĂ©moins dâune science autoritaire, instrumentalisĂ©e par les pouvoirs en place. Il faut donc tout reprendre Ă zĂ©ro, ou peu sâen faut, quâil sâagisse des analyses concernant la propagation dâune Ă©pidĂ©mie ou quâil sâagisse du rĂ©chauffement climatique.
Câest compliquĂ©â? Oui, et alorsâ? Les rĂ©volutionnaires ont pour premier objectif lâĂ©mancipation. Et la science, qui travaille Ă la comprĂ©hension de la vĂ©ritĂ©, est un outil dâĂ©mancipation. Les forces rĂ©actionnaires prolifĂšrent toujours sur la confusion, que seule la dĂ©marche scientifique permet de dissiper. Le retard est Ă©norme et le gouffre est colossal entre ce quâil faudrait avoir compris et ce qui lâest.
Quâimporte.
Car contrairement Ă ce que le capitalisme nous a enfoncĂ© dans le crĂąne, la science nâest pas affaire de spĂ©cialistes. Tout le monde ne peut prĂ©tendre Ă un prix Nobel de physique, mais tout le monde a le droit de comprendre le monde et de poser des questions. Ătre rĂ©volutionnaire, câest contester lâargument dâautoritĂ©. Cela ne signifie pas de mettre aux voix le thĂ©orĂšme de Pythagore ou la constante de Planck, cela signifie affirmer que toute question a droit Ă une rĂ©ponse, câest reconnaĂźtre que lâhomo sapiens a la soif de comprendre, que nous sommes toutes et tous des scientifiques en puissance. LibĂ©rer cette puissance est un enjeu rĂ©volutionnaire.
4.3. Ătre au taquet
Sâil nâĂ©tait quâun mot dâordre pour les rĂ©volutionnaires, ce serait : vouloir comprendre avant de vouloir ĂȘtre compris. Cela requiert en particulier de se dĂ©barrasser de tout dogme, de toute croyance ou, au moins, aller en ce sens. Et donc corollaire : reconnaĂźtre les erreurs, admettre les expĂ©rimentations (les choix dâautres rĂ©volutionnaires), vĂ©rifier la thĂ©orie par la pratique. Il nous faut donc ĂȘtre au taquet. Ne renoncer devant rien, approfondir, se confronter, et le faire de maniĂšre collective.
5. Mots dâordre pour lâenjeu rĂ©volutionnaire du climat
5.1. Quelles urgences pour le climatâ?
Parler dâurgences, câest forcĂ©ment parler dâagenda, de prioritĂ©s, ce qui ouvre la porte aux risques de se voir imposer un agenda, de passer Ă cĂŽtĂ© dâun enjeu fondamental.
Ă notre connaissance, il nâexiste pas dâapproche spĂ©cifiquement rĂ©volutionnaire Ă la question climatique. La volontĂ© dâabolition du capitalisme, quoique nĂ©cessaire, est totalement insuffisante par rapport Ă lâenjeu. Nous devons nous faire notre propre opinion, mais en plus nous nâavons dâautre choix que dâutiliser un matĂ©riau scientifique sur lequel nous nâavons pas le contrĂŽle. Celui fourni par le GIEC souffre de faiblesses, mais par la largeur et la profondeur de sa couverture, il est irremplaçable (ce qui ne veut pas dire quâil faut gober sa production sans lâinterroger).
Les rapports du GIEC rythment le niveau dâattention Ă la question climatique et leur ton sâest fait de plus en plus alarmiste. Le GIEC publie ses analyses depuis 1990, pĂ©riode suffisamment longue pour montrer que ces analyses Ă©taient globalement correctes, et mĂȘme plutĂŽt optimistes par rapport Ă ce qui sâest rĂ©ellement produit. Le rapport prĂ©parĂ© pour la COP 26 a mis en Ă©vidence lâurgence de la question climatique. Les prĂ©visions du GIEC dĂ©crivent Ă trĂšs court terme la possibilitĂ© dâun emballement du rĂ©chauffement climatique.
En 150 ans, la tempĂ©rature moyenne a augmentĂ© de 1,1°C. Les prĂ©visions prĂ©cĂ©dentes estimaient quâun rĂ©chauffement de 1,5°C serait atteint aux environs de 2040. La nouvelle date est 2030, soit une diminution de plus de la moitiĂ© du temps imparti. En outre, les « puits de carbone », forĂȘts et ocĂ©ans, absorbent beaucoup moins de CO2 quâauparavant, en raison du rĂ©chauffement climatique Ă lâĆuvre. Enfin, et la derniĂšre publication insiste lĂ -dessus, le rĂ©chauffement climatique fait fondre dâimmenses zones de terres gelĂ©es (le pergĂ©lisol), ce qui va libĂ©rer des quantitĂ©s faramineuses de mĂ©thane (CH4), un gaz dont lâeffet de serre est 23 fois plus Ă©levĂ© que celui du CO2.
Nous avons une Ă©chĂ©ance concrĂšte Ă lâhorizon 2030, soit moins de 8 ans Ă lâheure dâĂ©crire ces lignes. Malheureusement, cette alarme se transforme en un vacarme politico-mĂ©diatique infernal dans lequel il est difficile de faire fonctionner la raison et de faire valoir les droits des damnĂ©s de la Terre.
Ces cris dâalarme retentissent aussi parce que les effets du rĂ©chauffement, depuis longtemps Ă©prouvĂ©s dans les rĂ©gions dĂ©jĂ les plus chaudes ou les plus exposĂ©es aux alĂ©as climatiques (qui sont aussi les plus pauvres et les plus ignorĂ©s des mĂ©dias internationaux), touchent les rĂ©gions au climat tempĂ©rĂ©. Les zones les plus chaudes des pays dĂ©veloppĂ©s (sud de lâEurope, Californie, Australie, …) sont sujettes Ă de terribles incendies. Avec les inondations de juillet 2021 dans lâouest de lâAllemagne et lâest et le sud de la Belgique, la dĂ©solation a touchĂ© nos contrĂ©es.
Mais si le rapport du GIEC a raison dâĂȘtre alarmiste, la maniĂšre dont il prĂ©sente cette urgence est sujette Ă caution. La forme la plus usuelle est : « il nous reste X annĂ©es », oĂč X tend Ă se rĂ©duire. Cette maniĂšre de prĂ©senter les choses est erronĂ©e parce que les dĂ©gĂąts sont dĂ©jĂ lĂ , ils sont irrĂ©versibles et les victimes sont nombreuses. Simplement, ces victimes nâont pas les faveurs des mĂ©dias bourgeois.
Câest une Ă©vidence pour les habitants des pays du Sud, pour ces personnes qui migrent par dizaines de millions en raison du rĂ©chauffement climatique, que ce soit en raison de lâeffondrement de lâagriculture de subsistance, des pĂ©nuries dâeau (absolue ou relative, rĂ©sultant de lâaccaparement de lâeau par les riches ou les colons), ou en raison de tensions sociales dĂ©bouchant sur des conflits. Mais cela sâest aussi manifestĂ©, on lâa vu, dans les consĂ©quences des inondations de lâĂ©tĂ© 2021.
Lâexpression « il nous reste X annĂ©es⊠» est Ă la base de discours dĂ©lirants, antiscientifiques, comme celui de candidat·e·s Ă©cologistes proposant de rĂ©soudre les consĂ©quences du rĂ©chauffement climatique durant leur mandat. Or, mĂȘme si par magie on supprimait instantanĂ©ment les Ă©missions de CO2, la physique des gaz Ă effet de serre est telle que cela ne changerait en rien lâĂ©volution du rĂ©chauffement climatique pendant une vingtaine dâannĂ©es et que la chaleur immense emmagasinĂ©e par les ocĂ©ans continuerait Ă rayonner longtemps.
Un autre danger liĂ© Ă lâutilisation de lâexpression « il nous reste X annĂ©es… » est Ă©videmment que, derriĂšre la porte, attendent des marchands de techno-science.
Un dernier danger est que prĂ©senter les choses sous la forme dâun calcul induit forcĂ©ment une rĂ©action sous la forme dâun autre calcul. Est-ce que ça sert Ă quelque choseâ? Si Ă Ă©chĂ©ance de ma vie, rien ne changer, pourquoi sâen faire ? Non : la catastrophe est lĂ , et elle est lĂ pour longtemps. Si nous sommes rĂ©volutionnaires, câest par conviction quâil reste quelque chose Ă sauver.
5.2. Une ligne révolutionnaire
Face Ă lâampleur de la crise climatique, les rĂ©volutionnaires doivent puiser dans leur expĂ©rience de luttes contre dâautres dĂ©sastres, comme la guerre, pour retourner les crises en opportunitĂ© de libĂ©ration.
Cela signifie dâabord faire remonter la conscience sociale des symptĂŽmes de la crise aux causes de la crise. Donc, mettre en Ă©vidence la responsabilitĂ© du capitalisme, lutter contre la culpabilisation des personnes, dĂ©noncer la bourgeoisie, ses politiciens, ses Ătats.
Cela signifie aussi dĂ©velopper les formes dâautonomie de la classe, encourager toutes les formes dâorganisation, aussi bien pour combattre la catastrophe que pour assurer la solidaritĂ© avec les victimes, cela dans la construction progressive dâun contre-pouvoir.
Cela signifie enfin se baser sur les deux premiers impĂ©ratifs pour construire une organisation offensive, combative, bien enracinĂ©e dans les masses, et capable dâincarner une alternative politique globale et radicale crĂ©dible.
5.3. ConcrĂštement
Nos propositions concrĂštes sont partielles. Elles ont pour but de permettre un dĂ©but de pratique, mais surtout de servir de base Ă une discussion en matiĂšre dâactions. Cela doit donc ĂȘtre enrichi au fur et Ă mesure du partage de ce texte parmi les rĂ©volutionnaires.
- Comprendre les faits et les exposer dans les termes et le point de vue de notre classe.
- Chaque fois que le GIEC produit une nouvelle publication, les mĂ©dias bourgeois claironnent quâil faut absolument sâoccuper du climat. Mais rien nâa Ă©tĂ© fait depuis la premiĂšre publication du GIEC, il y a plus de trente ans. Il faut mettre ce beau monde devant ses contradictions.
- Encourager la solidarité entre victimes du réchauffement climatique et développer une conscience internationaliste à ce sujet (solidarité avec les peuples du Sud, empathie avec les réfugiés, etc.).
- Développer des initiatives collectives dans les quartiers.
- Entreprendre des actions écologiques et urbanistiques autonomes, tant constructives (reverdir une place en arrachant les pavés) que destructives (confisquer des trottinettes électriques).
- Ridiculiser les tartuffes du capitalisme vert, de la mondialisation heureuse, du solutionnisme et de la responsabilitĂ© individuelle. Un discours souvent entendu (chez les Verts en particulier) est « les solutions sont lĂ , il suffit de les appliquer ». Câest faux. Leurs solutions ne concernent que lâici, ne changent rien aux questions globales, et ne remettent en rien en cause un systĂšme qui fonctionne aux dominations et Ă la prĂ©dation.
- Pointer les cache-misĂšre anti-populaires. De nombreuses mesures (la zone de basse Ă©mission interdisant les centres des villes aux vĂ©hicules les moins rĂ©cents par exemple) font retomber les responsabilitĂ©s sur les plus exploitĂ©s, qui ont le moins de possibilitĂ©s alternatives (qui peut sâacheter une voiture neuveâ?).
- Combattre les mesures uniformes, autoritaires et automatiques.
- Attaquer le greenwashing, en visant par exemple le secteur automobile lorsquâil verdit son discours.
- Viser Ă©galement les manifestations de lâopulence destructrice et oppressive de lâĂ©lite. Tout Ă©quipement Ă la fois polluant et rĂ©servĂ© Ă la classe dominante (un terrain de golf par exemple) doit ĂȘtre une cible.
6. Conclusion
Non seulement le champ de la lutte contre le rĂ©chauffement climatique est extrĂȘmement vaste, mais cette lutte devrait sâaccompagner dâautres luttes Ă©cologiques. Dâautant que, si les rĂ©ponses actuelles au rĂ©chauffement climatique sont lamentables, celles concernant les autres enjeux Ă©cologiques sont quasi inexistantes. PlutĂŽt que de vouloir couvrir ces autres champs, lâenjeu climatique doit ĂȘtre utilisĂ© comme porte dâentrĂ©e rĂ©volutionnaire aux questions Ă©cologiques.
La situation paraĂźt dĂ©sespĂ©rĂ©e (et est dĂ©sespĂ©rante Ă maints Ă©gards), mais câest un Ă©tat auquel les rĂ©volutionnaires sont habituĂ©s. En fait, lâensemble de ces enjeux offrent lâoccasion de nombreux liens : entre les causes, mais aussi entre personnes et entre forces organisĂ©es. La globalitĂ© des enjeux dâune part et la spĂ©cificitĂ© de la maniĂšre dont ils se manifestent dâautre part, sont lâoccasion de dĂ©velopper de fortes solidaritĂ©s internationales.
Sâil est bien une posture dont les enjeux Ă©cologiques ne sâaccommodent en rien, câest celle du colonialisme et, plus gĂ©nĂ©ralement, des dominations structurelles. Les questions Ă©cologiques sont souvent prĂ©sentĂ©es comme des problĂšmes de riches. Câest faux. Pour la plupart des habitants de la planĂšte, les enjeux Ă©cologiques ont des consĂ©quences directes et cruelles sur leur vie. Ils dĂ©terminent des luttes souvent trĂšs dures dont les rĂ©volutionnaires des pays riches ont beaucoup Ă apprendre.
Enfin, lâurgence de plus en plus palpable doit convaincre ceux et celles qui tentent dâaccorder leurs pensĂ©es et leurs actes, quâil nâest plus temps aux demi-mesures. Depuis des dĂ©cennies, domine lâidĂ©e selon laquelle la disparition de lâUnion SoviĂ©tique scellerait la condamnation de toute remise en cause du capitalisme. Lâenjeu climatique prouve lâinverse, et de nouvelles forces sociales vont se joindre aux rĂ©volutionnaires.
Lâenjeu du rĂ©chauffement climatique exige dâaffronter lâensemble des rapports de domination, de classe, de race, de genre, dâune maniĂšre nouvelle. Il exige Ă la fois une approche approfondie et la patience qui lâaccompagne, une mobilisation large Ă toutes les Ă©chelles territoriales, une comprĂ©hension fine de tout ce qui nous entoure et un ancrage concret. Il exige des actions de masses et des actions dâavant-garde. Cet enjeu a donc une formidable capacitĂ© fĂ©dĂ©rative et touche Ă toutes les maniĂšres dâĂȘtre.
Annexe : la crise de la couche dâozone
La crise de la couche dâozone a une valeur dâexemple Ă©norme quant Ă la maniĂšre dont lâhumanitĂ© (et le vivant) peuvent ĂȘtre menacĂ©s.
Quel est le rĂŽle de lâozone stratosphĂ©rique ? On sait depuis la fin du 19e siĂšcle quâil filtre la totalitĂ© des rayons ultraviolets (UV) de longueur dâonde courte (UV-C) et la plupart des UV de longueur dâonde moyenne (UV-B). Or, les UV-C, dont la longueur dâonde est plus courte, sont redoutables et ont la capacitĂ© de stĂ©rilisation. Ils dĂ©truisent le phytoplancton, qui est Ă la base des chaines alimentaires des ocĂ©ans. Ils affectent la photosynthĂšse. Chez lâhumain, ils provoquent la cataracte et dâautres affections des yeux, affaiblissent le fonctionnement du systĂšme immunitaire et augmentent la probabilitĂ© de cancer de la peau.
Bref, lâozone stratosphĂ©rique est trĂšs important, et on le sait depuis longtemps. Sa destruction aurait Ă©tĂ© une catastrophe. Si elle a Ă©tĂ© empĂȘchĂ©e, câest en raison de trois travaux de recherches qui ont eu lieu entre 1970 et 1974.
Les premiers de ces travaux ont Ă©tĂ© entrepris par un spĂ©cialiste de la chimie de lâatmosphĂšre : le NĂ©erlandais Paul J. Crutzen. En 1970-1971, il montre que, contrairement Ă ce quâon pensait jusque-lĂ , lâozone stratosphĂ©rique nâest pas stable, que des Ă©missions de gaz (des oxydes dâazote dans les travaux de Crutzen) peuvent rĂ©agir avec lâozone et le faire disparaitre.
Les seconds travaux nâont rien Ă voir avec lâozone. Ils sont dus au Britannique James Lovelock, qui, en 1971, cherchait Ă dĂ©montrer que le smog industriel peut franchir de longues distances. La difficultĂ© est que les Ă©missions industrielles se dispersent, une partie rĂ©agit et câest difficile ensuite de sây retrouver. Lovelock trouve un marqueur des substances fabriquĂ©es par lâhumain, des gaz qui ne rĂ©agissent pas avec lâatmosphĂšre : les CFC, gaz utilisĂ©s en rĂ©frigĂ©ration et pour propulser les aĂ©rosols, tels les laques pour cheveux. Il en retrouve dans tous les Ă©chantillons dâair quâil prĂ©lĂšve. Il en conclut que presque toutes les molĂ©cules de CFC jamais fabriquĂ©es doivent se trouver quelque part dans lâair.
Enfin, en 1974, le chimiste Ă©tats-unien Sherwood Rowland et son adjoint Mario Molina se posent des questions quant Ă ce que ces CFC deviennent, puisquâils restent bien sagement dans lâair. Contrairement aux composĂ©s azotĂ©s et phosphorĂ©s, ils ne sont pas « lessivĂ©s » par les pluies. Donc, ils restent dans lâair et certaines molĂ©cules finissent par atteindre la stratosphĂšre, lĂ oĂč le filtrage des UV par lâozone a lieu. Et que font les UV ? Et bien ils dĂ©composent les molĂ©cules de CFC, qui libĂšrent les atomes de chlore quâelles contiennent. Et pas quâun peu : chaque molĂ©cule de chlore peut dĂ©truire 100.000 molĂ©cules dâozone. Selon Rowland et Molina, en 1974, 1 % de lâozone a dĂ©jĂ Ă©tĂ© dĂ©truit. Et ils estiment que, au rythme de production du CFC de lâĂ©poque, la destruction atteindra 5 Ă 7 % en 1995 et 50 % en 2050, alors quâune diminution de 10 % pourrait dĂ©jĂ causer 80.000 cas de cancer de la peau aux Ătats-Unis. Donc, pour eux, il faut interdire la production de CFCâŠ
Un petit point dâĂ©tape sâimpose. Aucune des trois recherches ci-dessus nâavait pour but dâĂ©tablir le rĂŽle des CFC dans lâamincissement de la couche dâozone. Si lâalerte est donnĂ©e, câest par une suite de trois coĂŻncidences. On peut imaginer que les industriels, Ă la tĂȘte desquels la firme DuPont qui produit les CFC, ne dĂ©bordent pas dâenthousiasme devant ces conclusions. Les mĂ©canismes dĂ©ployĂ©s par les acteurs Ă©conomiques face Ă un pĂ©ril environnemental sont toujours les mĂȘmes : contestation des analyses, mise en question des relations de cause Ă effet, minimisation voire nĂ©gation de leur rĂŽle.
Ici sâajoute le problĂšme que, comme le rĂ©sultat obtenu lâa Ă©tĂ© par accident, il nâest pas croisĂ© avec des mesures historiques. Par chance, des mesures de la quantitĂ© dâozone stratosphĂ©rique Ă©taient effectuĂ©es par un obscur organisme, le British Antartic Survey, en Antarctique donc, depuis 1957. Il faudra que les mesures soient prĂ©cises : les prĂ©visions de Rowland et Molina en 1974 sont une diminution de 1 %, avec une diminution supposĂ©ment alarmiste de 7 Ă 8 % 20 ans plus tard.
Le directeur du British Antarctic Survey, Joseph Farman, constate bien une diminution de la couche dâozone en 1982. Mais le niveau de diminution est tellement irrĂ©aliste quâil conclut dâabord Ă un dĂ©faut de ses appareils. Il utilise donc de nouveaux appareils avec lesquels il rĂ©alise dâautres mesures Ă 1.600 km de sa base et obtient les mĂȘmes rĂ©sultats, quâil publie en 1985. ProblĂšme : la diminution observĂ©e est de⊠60 %! Pendant ce temps, de nombreux satellites ont observĂ© un tas de paramĂštres de la planĂšte, mais comme les valeurs semblaient aberrantes, on a considĂ©rĂ© que les mesures Ă©taient erronĂ©es.
Sur base de lâarticle de Farman, en partant des donnĂ©es brutes, non traitĂ©es pour les anomalies, on se rend compte que le minimum printanier de la couche dâozone au-dessus de lâAntarctique a chutĂ© de 40 % entre 1979 et 1984. En fait, le processus de disparition de lâozone dans lâatmosphĂšre a Ă©tĂ© graduel jusquâen 1979, annĂ©e au cours de laquelle un basculement sâest produit. Câest une vĂ©ritable catastrophe, un effondrement de tout ce qui Ă©tait imaginĂ© jusque-lĂ en termes de protection de la vie sur Terre par lâozone stratosphĂ©rique.
Pendant ce temps-lĂ , lâindustrie avait mis au point une solution alternative, basĂ©e sur les gaz HFC au lieu des CFC. En 1987, le protocole de MontrĂ©al est approuvĂ© par 24 pays, plus la CommunautĂ© Ăconomique EuropĂ©enne ; il prĂ©voit une rĂ©duction progressive des Ă©missions de CFC. Ce protocole sera renforcĂ© par la suite. Le problĂšme sâest aggravĂ© moins vite, mais il a persistĂ©. Le minimum dâozone au-dessus de lâAntarctique sâest produit en 2006, et en 2011 au-dessus de lâArctique. Et tant quâil reste du CFC dans lâatmosphĂšre, il continuera Ă dĂ©truire de lâozone. Donc, il faudra probablement attendre le milieu du 21e siĂšcle avant que la quantitĂ© dâozone retrouve son niveau dâavant CFCâŠ
Pour bien comprendre les raisons qui ont conduit Ă un problĂšme dâune telle ampleur, il faut faire un petit retour par un certain Thomas Midgley, ingĂ©nieur qui travaillait pour la sociĂ©tĂ© Delco, filiale de General Motors. Cette sociĂ©tĂ© a chargĂ© sa filiale de dĂ©velopper un produit rĂ©frigĂ©rant pour sa gamme de rĂ©frigĂ©rateurs domestiques. Midgley a ainsi inventĂ© les CFC au dĂ©but des annĂ©es 1930. Ces gaz sont extraordinaires. Ils permettent de dĂ©velopper lâindustrie frigorifique, qui est une des rĂ©volutions majeures dans les modes de vie du 20e siĂšcle. Et en plus, ces gaz sont totalement inertes et non toxiques. Pour le prouver, Midgley en inhale de grandes quantitĂ©s devant des auditoires ravis. Donc, pourquoi se priver dâune invention pareille ? En plus, comme les CFC sont faciles Ă comprimer, ils peuvent propulser des aĂ©rosols : insecticides, laques, lubrifiants, parfums, peintures… Ces gaz vont ĂȘtre produits par la sociĂ©tĂ© DuPont, principal actionnaire de General Motors, dont on comprend lâopposition Ă toute mesure contraignante. LâavĂšnement de la sociĂ©tĂ© de consommation va faire le reste. De 20.000 tonnes de CFC produites en 1950, on passe Ă 750.000 en 1970. PrĂšs de 40 fois plus !
Donc, le cas de figure oĂč nous nous trouvons est celui oĂč des ingĂ©nieurs crĂ©ent trĂšs rapidement un marchĂ© Ă©conomique qui permet la rĂ©frigĂ©ration des aliments â progrĂšs majeur â Ă un prix suffisamment abordable pour que ce marchĂ© devienne Ă©norme, en crĂ©ant des molĂ©cules, les CFC, parfaitement inoffensives pour les ĂȘtres humains et pour le vivant en gĂ©nĂ©ral. Cette histoire est emblĂ©matique de la maniĂšre dont lâhumain modifie son environnement : on sâen donne Ă cĆur joie et un problĂšme majeur se dĂ©clare tout Ă coup Ă un endroit oĂč personne ne lâaurait imaginĂ©.
Si un dĂ©sastre a Ă©tĂ© Ă©vitĂ©, câest en raison de plusieurs coups de chance extraordinaires. Le dernier est Ă©videmment que, Ă la cause unique du problĂšme, a Ă©tĂ© rapidement trouvĂ©e une solution industrielle. Les trois premiers ont Ă©tĂ© les trois recherches parfaitement inopinĂ©es Ă©voquĂ©es ci-dessus. Si lâune dâentre elles, en particulier la derniĂšre, celle de Rowland et Molina, avait eu lieu un peu plus tard, les CFC auraient causĂ© des dommages incommensurables par rapport Ă ce quâils ont Ă©tĂ©. Enfin, pourquoi Joseph Farman sâamusait-il Ă mesurer la concentration en ozone au-dessus de lâAntarctique depuis 1957 ? Personne ne le sait. Toujours est-il que câest ce qui a permis de passer de la thĂ©orie, qui prĂ©voyait une diminution lente de lâozone, Ă la pratique, qui a montrĂ© que le dĂ©sastre Ă©tait en cours depuis 1979. En gros, lâhumanitĂ© a Ă©tĂ© dans le cas de quelquâun qui a la chance de faire un infarctus pile au moment oĂč il fait une visite de routine chez son mĂ©decin qui, autre coup de bol, se trouve ĂȘtre capable de pratiquer au dĂ©bottĂ© un pontage coronarien.
Avant de conclure, un dernier Ă©lĂ©ment illustrant la chance quâa eue lâhumanitĂ© de ne pas bousiller les conditions dâexistence dâune grosse partie du vivant. Il se trouve que General Motors et DuPont ont utilisĂ© des dĂ©rivĂ©s chlorĂ©s : câest le premier C dans CFC. Mais Paul Crutzen, lors de son discours de remise du prix Nobel de chimie 1995 a expliquĂ© que ces entreprises auraient obtenu exactement les mĂȘmes rĂ©sultats en termes de rĂ©frigĂ©ration non polluante et non toxique avec des composĂ©s au brome plutĂŽt quâau chlore. La seule diffĂ©rence est que les effets sur la couche dâozone auraient Ă©tĂ© 50 Ă 100 fois plus rapides.
Certains voient la solution apportĂ©e au problĂšme de la couche dâozone comme une raison de faire confiance Ă lâinnovation technologique. Câest lâexact inverse. Dâabord, il nâest pas possible de prĂ©voir toutes les consĂ©quences dâune innovation technologique, et prouver, comme Midgley lâa fait, son caractĂšre non toxique est totalement insuffisant par rapport Ă la complexitĂ© du monde. Ensuite, surtout, rĂ©soudre le problĂšme des Ă©missions de CFC Ă©tait enfantin comparĂ© aux Ă©missions de gaz Ă effet de serre.