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Mars Attack et juin s’embrase

Ce texte s’inscrit dans la sĂ©quence des rĂ©voltes du secondaire qui ont marquĂ© les deux premiĂšres semaines de juin. Une sĂ©quence quelque peu inĂ©dite en Belgique (en tout cas ces derniĂšres annĂ©es) quant Ă  la diversitĂ© des mots d’ordre, des acteur·ice·s et des territoires qui l’ont composĂ©e. L’analyse que nous produisons ici n’est pas complĂšte, il nous faudrait plus de recul, un travail d’enquĂȘte approfondi pour comprendre vraiment les enjeux des Ă©vĂ©nements rĂ©cents. Ceci dit, nous souhaiterions partager ici certaines rĂ©flexions, clĂ©s de comprĂ©hension et intuitions qui ont Ă©mergĂ© lors de ces derniers jours.

Mars Attack et juin s’embrase

On pourrait s’interroger sur le fait que la lutte des enseignant·e·s, qui se dĂ©roulait dans une indiffĂ©rence quasi gĂ©nĂ©rale depuis un an, s’est soudainement inscrite comme prioritaire dans tous les agendas. Et cela pourrait paraĂźtre inexplicable en considĂ©rant la lutte en elle-mĂȘme puisque la sĂ©quence commence prĂ©cisĂ©ment au moment oĂč ce mouvement est dĂ©fait d’un point de vue institutionnel, au moment oĂč le parlement WB adopte le dĂ©cret-programme.

Depuis un an, les structures syndicales et para-syndicales, appuyĂ©es par les forces militantes classiques, peinaient Ă  dĂ©cloisonner leur lutte. Et voilĂ  qu’en un jour elle devient la lutte de tou·te·s.

Les contradictions qui habitent traditionnellement les mouvements d’enseignant·e·s Ă©taient bien prĂ©sentes : diversitĂ© dans les entitĂ©s qui composent les collectifs autonomes Mars Attack et École en Lutte qui Ă©taient Ă  la tĂȘte du mouvement, disparitĂ© dans les Ă©coles reprĂ©sentĂ©es (Ă©coles Ă  pĂ©dagogies actives, athĂ©nĂ©es royaux des quartiers plus populaires), et diversitĂ© dans les conditions objectives d’organisation (dans certains Ă©tablissements les profs ont vu les blocages comme une expĂ©rience positive pour leurs Ă©lĂšves, dans d’autres la direction et le corps enseignant faisant appel Ă  la police pour briser les blocages).

Ces divergences entraĂźnent des positionnements politiques assez diffĂ©rents, et nous pourrions prendre le temps de revenir plus en dĂ©tails sur ces contradictions et mĂȘme sur les contradictions qui habitent ces contradictions mais lĂ  n’est pas la question.

Ce qui nous intĂ©resse ici, ce sont les points de convergence, en l’occurrence une dĂ©saffection des organisations et mĂ©thodes syndicales classiques – que cette dĂ©saffection soit thĂ©orisĂ©e ou « naturelle » : c’est lĂ  une tendance lourde – et lourde de sens. Nous ne comprendrons jamais tout Ă  fait, et c’est ce qui fait l’intĂ©rĂȘt des mouvements spontanĂ©s, ce qui a fait que ce jour-lĂ  plus que tous les autres jours de grĂšves organisĂ©s par les collectifs citĂ©s plus haut, nous avons vu dans la rue l’expression toute nouvelle d’un antagonisme dans ce mouvement mais nous savons ce qui nous a amené·e·s dans les rues les jours suivants.

Pendant que la tentative des Ă©tudiant·e·s de bloquer le parlement Ă©tait contrĂŽlĂ©e et rĂ©primĂ©e par un cordon de professeur·e·s qui prĂ©fĂ©raient protĂ©ger leurs bourreaux plutĂŽt que de soutenir leurs Ă©tudiant·e·s, le quartier de la gare centrale Ă©tait le théùtre d’une colĂšre plus spontanĂ©e, moins contrĂŽlĂ©e. Un exutoire qui semblait nĂ©cessaire pour toute une catĂ©gorie de jeunes dont l’avenir Ă©tait compromis bien avant la promulgation du dĂ©cret-programme.

Largement documentĂ©es, partagĂ©es et commentĂ©es sur les rĂ©seaux, ces images et celles de la rĂ©pression qui a suivi ont attirĂ© plus de monde dĂšs le lendemain, et bien au-delĂ  de nous: des organisations politiques attirĂ©es par un mouvement de masse ou des milieux autonomes attirĂ©s par le grand soir ou la perspective d’un mouvement spontanĂ© ou des bons citoyen·ne·s touché·e·s par la rĂ©pression qui s’est abattue sur « nos jeunes ».

DĂšs le lendemain, une partie de la jeunesse des quartiers, jusque-lĂ  peu motivĂ©e par une lutte para-syndicale pour l’enseignement et qui a vu lĂ  l’occasion de s’exprimer ou mĂȘme simplement s’échapper. À Bruxelles, Ă  Namur, Ă  Charleroi, Ă  La LouviĂšre, c’est toute une partie de la jeunesse des quartiers, une jeunesse non organisĂ©e qui est descendue dans la rue suite aux affrontements du 4 juin.

Croire, comme on a pu l’entendre, que les expressions de violence qui ont Ă©maillĂ© les premiers jours de mobilisation auraient discrĂ©ditĂ© le mouvement relĂšve d’une mĂ©connaissance totale des conditions rĂ©elles et matĂ©rielles qui l’ont composĂ©. Non seulement ces manifestations antagonistes sont le tĂ©moignage d’une colĂšre lĂ©gitime et Ă©taient Ă  prĂ©voir mais elles sont la condition mĂȘme de la massification du mouvement qui a suivi les jours d’aprĂšs.

De la mĂȘme maniĂšre que s’accrocher Ă  l’idĂ©e qu’il faudrait contenir cette violence est une voie contre-productive, croire qu’elle est l’expression d’un sujet rĂ©volutionnaire (malgrĂ© lui) qui s’ignorait jusque-lĂ  et attendait juste qu’on lui montre le chemin est sans issue. Dans les deux cas, cela relĂšve du mĂȘme mĂ©canisme, et a pour consĂ©quence directe de priver les jeunes des quartiers de leur agentivitĂ©.

Ces jeunes qui, ceci dit en passant, sont bien plus souvent confronté·e·s Ă  la police que ceux qui prĂ©tendent parler pour eux, seraient incapables de comprendre les consĂ©quences de leurs actes. La peur pour les un·e·s, et l’excĂšs d’empathie pour les autres ne sont que le revers d’une mĂȘme mĂ©daille : le mĂ©pris de classe.

Écoles en lutte et mĂ©pris de classe

Que des faits aussi a priori insignifiants qu’une porte dĂ©foncĂ©e et quelques vĂ©los brĂ»lĂ©s aient Ă©tĂ© investis d’une telle signification devrait alimenter les rĂ©flexions sur la valeur de l’antagonisme, sur l’importance de traiter l’ennemi en ennemi, au sens fort du terme, et non en simple adversaire. Cette valeur symbolique s’est dĂ©veloppĂ©e jusqu’à la farce puisqu’à partir du lundi, la mise Ă  feu de bicyclettes Ă©lectriques est devenue un objectif rĂ©current des Ă©lĂ©ments antagoniques – comme si rien d’autre ne faisait sens Ă  incendier
 mais une fois encore, lĂ  n’est pas la question.

Soyons clair·e·s : les violences policiÚres contre les jeunes, et spécifiquement les personnes non blanches, ont été systématiques, nous ne le nions pas, mais le narratif victimaire qui a entouré ces violences a oblitéré tout le reste.

Les jeunes n’Ă©taient plus considĂ©ré·e·s comme des acteur·ice·s politiques habité·e·s par leurs contradictions, leurs propres modes d’action, mais comme un sujet non agissant, une victime Ă  sauver. Ce discours infantilisant et indigne a profondĂ©ment dĂ©formĂ© la rĂ©alitĂ© vĂ©cue par une grande partie de ces jeunes qui construisaient un narratif tout Ă  fait diffĂ©rent sur les rĂ©seaux. Loin de se rĂ©duire aux violences policiĂšres, les images et rĂ©cits qu’ils communiquaient Ă©taient peuplĂ©s de Spiderman surfant sur des autopompes, de moments de solidaritĂ© et de liesse.

Pourtant, trĂšs rapidement, les injonctions Ă  « aller protĂ©ger les enfants » ont inondĂ© les rĂ©seaux des militant·e·s et citoyen·ne·s. L’idĂ©e n’était pas d’appeler Ă  les soutenir, Ă  leur apporter l’aide matĂ©rielle dont ils avaient besoin, comme le NEST a pu le faire en fournissant du matĂ©riel prĂ©ventif, des soins de premiĂšre ligne, des constatations de blessures, mais bien de les protĂ©ger. De qui ? De quoi ?

Ce que nous souhaitons questionner, c’est ce qui se joue derriĂšre l’initiative en apparence gĂ©nĂ©reuse et solidaire (et qui est subjectivement vĂ©cue comme telle par les acteur·ice·s dont on ne remet pas en cause la sincĂ©ritĂ©) d’une partie des parents, du corps enseignant qui s’est accolĂ© Ă  la gauche « classique » et moralisatrice pour se dresser entre la police et les jeunes. On peut lĂ©gitimement se demander si le but Ă©tait de protĂ©ger les jeunes de la police ou d’eux-mĂȘmes en Ă©vitant les affrontements.

Et plus encore, aprĂšs avoir vu les cordons de ces services d’ordre se reformer afin d’isoler les « bon·ne·s » manifestant·e·s des « jeunes casseur·euse·s », si le but n’était pas de protĂ©ger les bon·ne·s Ă©lĂšves des mauvaises influences. Et si ce geste maladroit n’était pas seulement du mĂ©pris de classe mais le fait d’une classe qui protĂšge ses intĂ©rĂȘts ? AprĂšs tout, peut-on reprocher au corps enseignant de garder ses vieux rĂ©flexes en voulant une classe qui se tient sage.

Terrain de chasse

Nous ne ferons pas semblant d’ĂȘtre Ă©tonné·e·s par la violence qui s’est abattue sur les jeunes, et particuliĂšrement sur les personnes racisĂ©es durant la sĂ©quence.

Nous ne connaissons malheureusement que trop bien le zĂšle dont la police peut faire preuve quand on lui laisse le champ libre pour opĂ©rer dans les quartiers. Nous condamnons cette violence mais nous la considĂ©rons pour ce qu’elle est : une forme systĂ©mique et organisĂ©e. Une violence qui n’a hĂ©las rien d’exceptionnel et n’est autre que la consĂ©quence d’une politique de terreur systĂ©matique et d’oppression des classes bourgeoises sur la partie la plus prĂ©caire de la population. Qui vient des quartiers a l’habitude de faire face Ă  ces dispositifs pour les moindres cĂ©lĂ©brations d’un match de foot ou autre rassemblement spontanĂ©. Nous rejetons fermement la posture « anti-bavure » qui voudrait dĂ©noncer des faits exceptionnels et cacherait ce qu’est la vraie nature de la police : une force armĂ©e ennemie dont il n’y a rien Ă  rĂ©former.

Ceci Ă©tant dit, il nous semble important d’analyser le dispositif mis en place pour mieux comprendre comment y faire face.

De l’autre cĂŽtĂ© des barricades, les forces rĂ©pressives ont elles aussi su dĂ©passer certaines contradictions pour mettre en place un dispositif trĂšs lourd dĂšs le premier jour : chevaux de frise, soutien de la police fĂ©dĂ©rale, unitĂ©s venues de Flandres, auto-pompes, hĂ©licoptĂšres, camions-barriĂšres, agent·e·s Securail, chiens. Une vraie dĂ©monstration de force malgrĂ© les manques de moyens de la police qui a dĂ» aller chercher des boucliers en osier dans le fond de ses tiroirs.

En termes de tactique aussi, les forces rĂ©pressives ont su dĂ©montrer une grande capacitĂ© d’adaptation, en dĂ©limitant un pĂ©rimĂštre bouclĂ© Ă  chaque dĂ©bouchĂ© par une Ă©quipe de policier·Úre·s en civil appuyĂ©e par des combis de robocops. À l’intĂ©rieur de ce pĂ©rimĂštre, tous les coups sont permis : contrĂŽles au faciĂšs sur des enfants parfois Ăągé·e·s d’une dizaine d’annĂ©es, placages au sol, fouilles, menaces, SAC, infiltration des groupes de jeunes, etc.

Une fois la masse critique atteinte Ă  l’intĂ©rieur du pĂ©rimĂštre, les manifestant·e·s seront repoussé·e·s vers les Marolles oĂč une vĂ©ritable chasse Ă  l’homme se met en place. Ce protocole de contre-insurrection s’expĂ©rimente depuis longtemps dans les quartiers et permet aux forces de l’ordre de faire le tri parmi les individus les plus dĂ©terminĂ©s, les autres Ă©tant libres de quitter le pĂ©rimĂštre, et de les isoler pour mieux opĂ©rer.
Une analyse plus complĂšte du dispositif tactique mĂ©riterait d’ĂȘtre faite, mais nous pouvons dĂ©jĂ  confirmer certaines intuitions. La technique du maintien de l’ordre « Ă  l’ancienne » (cordons de policier·Úre·s Ă©quipé·e·s et bien rangé·e·s faisant face frontalement aux manifestant·e·s en essayant d’éviter la confrontation au maximum) laisse peu Ă  peu la place Ă  des formes hybrides de maintien de l’ordre empruntĂ©es Ă  l’étranger et dans d’autres contextes. Nous avions dĂ©jĂ  observĂ© ce phĂ©nomĂšne lors du dĂ©ploiement de la nasse mobile lors du 1er mai 2025, une technique appliquĂ©e dans les stades des pays du Nord. Il nous faudra donc ĂȘtre Ă  la hauteur et faire preuve d’autant d’inventivitĂ© et de capacitĂ© d’adaptation dans nos modes d’action.

Pour conclure

Au jour oĂč nous produisons cette rĂ©flexion (dimanche 14 juin), le mouvement est Ă  l’arrĂȘt. Il est probable que des Ă©vĂ©nements viennent relancer ça et lĂ  le mouvement mais nous ne pouvons pas vraiment savoir ce qu’il deviendra.

L’efficacitĂ© du dispositif policier contre la dynamique de rassemblement dĂšs le dĂ©but Ă  la gare centrale et le fait que, pendant des jours, une fraction antagoniste de la jeunesse se soit obstinĂ©e Ă  s’y rendre, malgrĂ© les brutalitĂ©s et le harcĂšlement, tĂ©moignent de la motivation gĂ©nĂ©rale, mais les derniers jours n’ont dĂ©bouchĂ© pour elle que sur des arrestations, des humiliations et des frustrations. Il faut des victoires tactiques pour alimenter un mouvement, et le narratif victimaire dont nous avons parlĂ© plus haut aura augmentĂ© les effets dissuasifs de la terreur policiĂšre et le sentiment de dĂ©faite.

Les structures proto-syndicales peinent Ă  s’adapter Ă  cette forme plus spontanĂ©e de rassemblement comme aux formes de rĂ©pression qui y rĂ©pondent. Les vieilles formules ne fonctionnent plus et le passage du dĂ©cret-programme va probablement dĂ©moraliser certaines fractions du mouvement qui ne peuvent envisager qu’une victoire institutionnelle et/ou partielle et freinera des quatre fers Ă  l’idĂ©e d’intĂ©grer d’autres formes de lutte comme le sabotage des examens. NĂ©anmoins, l’énergie, la volontĂ© et la colĂšre sont lĂ , et le mot d’ordre de refus des examens peut ĂȘtre la clĂ© d’une relance du mouvement.

Nous rendons public ce document en pleine conscience de ses insuffisances. Nous avons Ă©tĂ© prĂ©sent·e·s Ă  beaucoup de moments et Ă  beaucoup d’endroits, mais le mouvement de ces dix derniers jours a Ă©tĂ© un tel kalĂ©idoscope que beaucoup de choses ont dĂ» nous Ă©chapper. Cependant, ces quelques rĂ©flexions autorisent dĂ©jĂ  quelques conclusions et lignes de conduite


D’abord, le fait que la base du mouvement ait pu dĂ©passer les injonctions des centrales syndicales en fait un mouvement important pour nous dans le sens oĂč il ouvre un narratif oĂč des modes de lutte existent en dehors des agendas rĂ©formistes. Il faudra continuer Ă  s’y plonger, dans tous ses aspects, dans tous ses modes d’apparition et d’intervention et nous devons affronter la pacification rĂ©formiste et citoyenniste pour ĂȘtre Ă  la hauteur de la proposition rĂ©volutionnaire. Dans le mĂȘme sens, nous devons dĂ©fendre en tant que rĂ©volutionnaires l’agentivitĂ© des rĂ©volté·e·s de juin, contre les rĂ©cits victimaires et dĂ©signer le bloc du systĂšme derriĂšre les forces rĂ©pressives (du PS Ă  la NVA, de Francken Ă  Close).

Plus encore, le mouvement a su rĂ©unir une jeunesse qui a su dĂ©passer des contradictions et converger vers un intĂ©rĂȘt commun. Nous serons toujours aux cĂŽtĂ©s de celles et ceux de notre classe, jeunes ou moins jeunes, lorsqu’ils et elles exprimeront une colĂšre qui nous semble plus que lĂ©gitime et plus encore lorsqu’ils et elles dresseront des ponts, au-delĂ  des divergences.

Nous ne sommes pas de celles et ceux qui accourent au moindre signe de fumĂ©e par simple plaisir du geste Ă©meutier en espĂ©rant qu’une rĂ©volution prendra sans qu’on ait eu Ă  travailler pour, mais nous prenons les Ă©vĂ©nements pour ce qu’ils sont, un rendez-vous avec notre classe Ă  ne pas manquer.

Face aux expressions spontanĂ©es de l’antagonisme de certaines fractions de notre classe, nous ne devons pas apposer nos mĂ©thodes militantes, aussi pertinentes qu’elles puissent ĂȘtre dans d’autres moments de lutte. Dans la phase actuelle, nous devons apprendre, Ă©couter, enquĂȘter et non nous placer en donneur·euse·s de leçons.

Si en juin, il y avait des Ă©lĂšves dans la rue, c’était nous.

Alors nous disons à tou·te·s :

Rendez-vous dans la rue.